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Plongée au cœur de la matière avec Patrick Roger

Patrick Roger : chocolatier-sculpteur ou sculpteur-chocolatier ? Peu importe l’ordre de présentation. Aucune identité ne prime sur l’autre. Il est tout à la fois avec la même intensité. Avec lui il n’y a pas d’ordre, pas de règles préétablies. Ses créations émergent d’une impulsion, d’un instinct aiguisé, animal quelle que soit sa discipline.

Il n’est alors pas étonnant, en franchissant la porte de la galerie d’art Nikki Diana Marquardt où il expose ses sculptures jusqu’au 3 janvier 2016, de tomber nez à nez avec une troupe de lionnes en plein festin. L’animalité à son paroxysme.

Lionnes, 2014, Bronze, Fonderie Strassacker, Collection privée , Sceaux © Food is a story

Lionnes -sculptures de Patrick Roger- 2014 – Bronze – Fonderie Strassacker – Collection privée -Sceaux © Food is a story

Lionnes - sculptures de Patrick Roger - 2014 - Fonderie Strassacker - Collection privée - Sceaux © Food is a story

Lionnes – sculptures de Patrick Roger – 2014 – Fonderie Strassacker – Collection privée – Sceaux © Food is a story

Lionnes

Lionnes – sculptures de Patrick Roger – 2014 – Fonderie Strassacker – Collection privée – Sceaux © Food is a story

Le sang a coulé… les palettes en bois sur lesquelles la scène repose transmettent une sensation de chaleur, leur couleur ocre rappelle la terre africaine. Pour nous emmener dans son univers, Patrick Roger utilise ici une porte d’entrée familière : la texture du bois. Vous n’avez peut-être jamais posé vos pieds en Afrique ni n’avez approché les reines de la savane de près, en revanche vous avez certainement un jour, au cours de votre vie, eu l’occasion de toucher une planche en bois. Cette expérience sensorielle sert ici de passerelle. Le spectateur jusqu’alors passif entre de plain-pied dans l’action par le biais du souvenir, du connu. Seuls nos yeux balayaient du regard cette scène. Désormais une curieuse sensation se dessine au creux de nos mains. Un plein remplit le vide. Remémoration. La matière n’est plus uniquement devant nous, elle vient à nous et nous effleure virtuellement. Comme un chien qui viendrait lover sa tête sous notre paume pour quémander une caresse. Illusion tactile. Notre main glisse mentalement sur la matière soyeuse. De cette rencontre, nous retenons chaleur et douceur. Les nœuds passent sous nos doigts… Ce fer à repasser d’un nouveau genre poursuit sa route avec assurance. La remémoration devient maintenant plus douloureuse. Le bois se fait plus rugueux, plus abrupt. Cric-crac. Le bois n’est plus aussi lissé. Il se détache par endroits en de fins éclats qui se plantent avec gourmandise et avidité dans nos doigts délicats. Est-il carnivore comme les lions? Le duo souvenir-sensation bien que des plus vivaces se retire alors comme une vague. Une empreinte à peine déposée, esquissée et aussitôt disparue, partie dans les écumes, aspirée à nouveau par les tréfonds de la mémoire. La sensation s’est échappée fugacement tel un nuage. Il en est de même pour le sujet au centre de la scène, l’animal dévoré est passé de vie à trépas en un instant. Il ne reste plus rien de lui si ce n’est cette carcasse. La vie aussi fragile et friable que les pétales d’un coquelicot est magnifiée par la représentation sculpturale de cette présence-absence. Le vide pour dire le plein, donner à voir la mort pour mieux percevoir la vie.

Les lionnes se régalent. Elles sont nombreuses, en cercle, attroupées autour de l’imposante carcasse. De ce festin, il ne reste que les os encore debout comme un trophée… Les carnassières font claquer leurs mâchoires. La scène est puissante à l’image de ces corps musculeux. Le festin se fait sonore. Nouvelle illusion. Impression de tout entendre : les lapements, le souffle des félins, les os qui se brisent, les poils qui s’imbibent de sang, la chair juteuse… L’imagination et la réalité se superposent. Patrick Roger est un habile projectionniste. Sa sculpture devient vivante. Les lionnes ont pourtant les gueules vides mais nul besoin de sculpter davantage de détails. L’artiste a façonné l’essentiel pour créer une dynamique en nous. Notre esprit sollicité entre en mouvement, il efface le vide, comble les interstices, ajoute sons, odeurs, impressions tactiles. Nous sculptons aussi à notre façon. Tous les sens sont convoqués. Le talent de Patrick Roger réside dans cette capacité à donner le « la », la note de l’émotion. Un ton en dessous et rien ne se passe, un ton au-dessus et la symphonie sonne faux. Les attitudes finement restituées créent l’illusion. Ces mâchoires vides ne le sont pas, ne le sont plus. Les morceaux de chair ensanglantées dansent au coin des babines avant d’être goulûment englouties. Nous ne sommes plus à Paris mais en plein cœur de la savane. Les os craquent. La chair voltige. On sent la tiédeur de la viande et ce goût métallique du sang dans la bouche. Incroyable ! Patrick Roger ne pouvait pas choisir un meilleur titre à son livre : « la sculpture a du goût ». Celui-ci fait bien évidemment référence à sa double identité (chocolatier et sculpteur) et retrace ses 15 années de créations sculpturales. Je comprends mieux pourquoi il est difficile de donner un ordre quand on veut nommer la profession de Patrick Roger. C’est une voie sans issue. Chocolatier-sculpteur ou sculpteur-chocolatier ? Cette dualité est au cœur de son identité. Impossible de les dissocier sans fissurer l’ensemble. De ces deux images, quelle est celle qui se reflète dans le miroir et celle qui s’y mire ? On ne s’étonnera donc pas que l’artiste ait également un prénom en guise de nom. Par nature, il est double.

Portrait de Patrick Roger - (version métal) © Michel Labelle

Portrait de Patrick Roger – (version métal) © Michel Labelle

Il se dérobe à toute velléité de classement. Il brouille les pistes tout en ayant une signature des plus personnelles. N’est-ce pas un comble pour un sculpteur que de de susciter une perception gustative ? Pas pour Patrick Roger. Il fait monter le goût à la bouche comme il fait monter l’eau à la bouche avec ses chocolats. Et ce qui est encore plus troublant est de retrouver ses qualités de sculpteur lorsque vous dégustez un de ses chocolats pralinés si justement nommé « instinct ».

Les Instincts de Patrick Roger © Food is a story

Les Instincts de Patrick Roger © Food is a story

Avec Patrick Roger il y a toujours ce sens de la tridimensionnalité. Croquer dans ce praliné, c’est être immergé dans un univers, un paysage. Sensation exquise de plonger au cœur du produit…. Oui je rentre dans le chocolat. Mes dents s’enfoncent au travers de la première surface croustillante constituée de chocolats et de très fins éclats de noisettes… Comme on briserait un lac gelé et puis…. La plongée ou la chute vertigineuse vers les abysses. C’est une expérience étonnante, unique. Cela m’évoque le travail du Chef Gérald Passédat qui, au travers de ses plats, reconstitue les différents paliers de décompression en plongée sous-marine en travaillant des poissons issus de différentes profondeurs avec des couleurs de bouillons précis… Chaque bouchée de cet « instinct » (on y revient) me fait cet effet. Je suis dans le chocolat. Je plonge en lui. La descente est à la fois rapide et profondément intense. Délicieusement savoureuse. L’instant semble trop court. Une fois les profondeurs atteintes, je suis déjà de retour à la surface. Vite un deuxième praliné… Je veux rejoindre les profondeurs une nouvelle fois. Puis une troisième, une quatrième…

Comment Patrick Roger arrive à un tel exploit ? Je n’en ai aucune idée mais c’est le secret d’un grand Artiste. Il épouse la matière qu’elle soit métal ou chocolat et nous permet de le suivre dans cette exploration… Fascinant.

Quelques photos de l’exposition et de la boutique éphémère

Patrick Roger devant ses œuvres à la Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Patrick Roger devant ses œuvres à la Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Gerard 4 et Claude (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Gerard 4 et Claude (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

69 n°1 (aluminium) de Patrick Roger © Food is a story

69 n°1 (aluminium) de Patrick Roger © Food is a story

Sagrada Familia (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Sagrada Familia (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Abnégation (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Abnégation (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Tout œuf poli-miroir (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Tout œuf poli-miroir (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Homard (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Homard (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Stefano (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Stefano (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Raie manta sculptée par Patrick Roger © Food is a story

Raie manta sculptée par Patrick Roger © Food is a story

Les chocolats de Noël à la boutique éphémère de Patrick Roger, Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Les chocolats de Noël à la boutique éphémère de Patrick Roger, Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Daisuké Yamanouchi, responsable artistique chez Patrick Roger © Food is a story

Les chocolats de Patrick Roger notamment ses célèbres demi-sphères © Food is a story

Les chocolats de Patrick Roger notamment ses célèbres demi-sphères © Food is a story

Auteur : Food is a story

Food On The Edge 2015, Episode 2

Food on the Edge ou les espoirs du premier rayon de soleil

Episode 2 / 2

Eyre Square, Galway. Nous sommes le 19 octobre 2015 et le rêve de JP McMahon devient enfin réalité. Il prend forme au sein d’un chapiteau situé sur Eyre Square. René Redzepi avait également choisi un chapiteau pour abriter son symposium gastronomique « MAD » à Copenhague. JP McMahon a conscience des comparaisons qui vont être faites entre les deux évènements, on lui reproche de copier son homologue danois mais il n’en a cure. Il souhaite au contraire que toutes ces envies de symposium, ces rêves essaiment, fleurissent partout sur la planète. Plus il y aura de symposium, de partage de savoir, mieux le monde se portera. Même les lieux semblent lui donner raison. Nous ne sommes pas dans un chapiteau, non. Regardez la voûte.

Food on the Edge, Spiegeltent, Eyresquare, octobre 2015 © Food is a story

Food on the Edge, Spiegeltent, Eyresquare, octobre 2015 © Food is a story

Une magnifique fleur rouge velours nous protège, nous enveloppe. Elle est grand ouverte, tournée face à nous, prête à libérer ses graines… Des espoirs, des projets fous, des songes à n’en plus finir vont littéralement pleuvoir sur nos têtes et se frayer un chemin jusque dans nos cœurs pour mieux s’y épanouir.

Et ces graines sont là sous nos yeux : tous ces Chefs dont la cage thoracique bat actuellement la chamade à l’idée de venir nous exposer leur vision du futur. Le martèlement de ces tambours, le public et moi le reconnaissons aussi en nous. La salle vibre d’un même élan. Nous sommes tous différents et pourtant nous sommes tous animés d’un même feu intérieur. La Gastronomie est notre grande passion, notre grand Amour. Celui pour lequel nous sommes prêts à tout donner.

Le son des applaudissements vient couvrir celui de nos cœurs. Le premier Chef à monter sur scène est le Chef étoilé britannique Nathan Outlaw. Il est à la tête de quatre restaurants (un à Londres et les trois autres en Cornouailles). John Hinde est à nouveau très présent dans mon esprit, son œuvre m’avait donnée une folle envie de découvrir cette région de la Grande-Bretagne au point de m’intéresser sérieusement à sa culture locale et culinaire. Maintenant, je saurai en plus où me restaurer. Mais Nathan Outlaw ne fait pas dans la Cornish pasty, sa cuisine fait la part belle aux fruits de mer, aux poissons pêchés dans les environs par de petits bateaux. La pêche fait partie intégrante de la vie de cette côte britannique. Mais Nathan Outlaw est préoccupé.

Nathan Outlaw, Food on the Edge 2015 © Food is a story

Nathan Outlaw, Food on the Edge 2015 © Food is a story

Comment des restaurants de poissons comme les siens pourront-ils survivre à l’avenir? Arrivera-t-il un jour où il ne sera plus en mesure de proposer du poisson au menu ? Le Chef étoilé espagnol Albert Adria, frère de Ferran, posera la même question. Il est aussi profondément inquiet face à la disparition actuelle de certaines espèces, lui qui aime tant mettre en avant les poissons et les fruits de mer dans ses six restaurants… Il nous met en garde et en appelle aux Chefs. Ils doivent privilégier des méthodes de pêche qui respectent la nature et les pêcheurs qui ont une éthique. Par exemple, renoncer à travailler avec les chalutiers. Certains pays pauvres utilisent le cyanure pour capturer les poissons. La pêche fantôme est un autre phénomène évitable. En effet, les équipements servant à attraper les poissons sont parfois oubliés dans la mer mais ils continuent à remplir leurs fonctions sans aucune utilité. Un pur gâchis. Albert Adria est un amoureux des poissons, il aime les cuisiner. Chacun de ses restaurants a une identité culinaire propre, impossible de les confondre et pourtant il ne peut s’empêcher de les y célébrer. Il a mille et une façons de les préparer. Pour illustrer son propos, le Chef espagnol fait défiler les photos de ses magnifiques plats.

Un des plats de poisson proposés au menu du restaurant Hoja Santa d'Albert Adria - Food on the Edge 2015 © Food is a story

Un des plats de poisson proposés au menu du restaurant Hoja Santa d’Albert Adria – Food on the Edge 2015 © Food is a story

Si je pouvais chanter un joïk (chant sâme) pour raconter ce moment, je chanterai l’âme du poisson nageant librement dans les mers, ses ondulations, son élégance, sa légèreté… Je chanterai aussi le respect de ce cuisinier qui sait lui rendre le dernier, l’ultime hommage. Je chanterai ce Chef aux yeux bleus-océan, au regard à la fois perçant et fuyant, ce regard difficile à « attraper » comme un poisson qui vous glisse entre les doigts. Je chanterai un joïk pour ces deux âmes qui se comprennent.

Mais par respect pour cet art, je préfère m’effacer devant la chanteuse norvégienne d’origine sâme Mari Boine et son joïk « Gula Gula » :

« Ecoute les voix de nos ancêtres

Ecoute

Elles te demandent pourquoi nous laissons la mer être polluée

Exsangue

Elles te rappellent d’où nous venons

Entends-tu ?

A nouveau, elles veulent te remémorer

Que la Terre est notre Mère

Si nous lui ôtons la vie

Nous mourrons avec elle »

Vient le tour du Chef étoilé finlandais Sasu Laukkonen. Il débute sa présentation par une question courte mais terriblement efficace. Qui est le vrai spécialiste des ingrédients ? Est-ce le Chef ou celui qui cultive les légumes ? Ou un mixte des deux ? Depuis cinq ans, Sasu Laukkonen cultive lui-même ses légumes et cela a totalement modifié sa façon de cuisiner !

Sasu Laukkonen à Food on the Edge 2015 © Food is a story

Sasu Laukkonen à Food on the Edge 2015 © Food is a story

Son menu évolue, s’adapte en fonction des récoltes. Il découvre les micro-saisons et pourquoi il est, par exemple, plus intéressant de servir telle semaine plutôt qu’une autre ce légume particulier qui saura exprimer une richesse aromatique inédite. La connaissance pointue des produits le conduit également à moins de gaspillage, tout est recyclé, rien n’est jeté. C’est au Chef d’être créatif et de trouver la solution la plus goûteuse pour utiliser toutes les parties des végétaux. Le savoir des deux peut donc aboutir à une cuisine hautement inventive et délicieuse. Imaginez un peu si nous pouvions combiner les années d’expérience du maraîcher et celles du Chef. C’est ainsi qu’est né le projet Fill The Gap de Sasu Laukkonen. Un rêve magnifique et généreux : changer la formation des Chefs et des maraîchers. Leur donner des enseignements communs ; le Chef irait dans le potager et le maraîcher en cuisine. Ils se comprendraient beaucoup mieux et pourraient également créer des réseaux plus pertinents encore. Si le travail de l’autre paraît plus clair, familier, il est plus aisé pour son binôme de lui donner ce dont il a besoin ou ce qui pourrait lui manquer.

Le rêve de Sasu Laukkonen est de laisser son empreinte dans l’investissement d’un meilleur futur. Son message est affiché sur l’écran. Avais-je pressenti que quelqu’un dans cette même salle y serait réceptif au point de prendre ce projet à bras le corps ? Toujours est-il que j’ai photographié l’ombre chinoise de Sasu Laukkonen, son empreinte juste à côté de cette phrase, de ce rêve, de ce leitmotiv…

Sasu Laukkonen présente son projet Fill The Gap à Food on the Edge © Food is a story

Sasu Laukkonen présente son projet Fill The Gap à Food on the Edge © Food is a story

J’apprendrai avec surprise à mon retour en France que le Chef irlandais Paul Smith présent au symposium a décidé d’appliquer le programme. Il a posté sur twitter la photo de sa première journée passée dans le potager avec ses fournisseurs. Quelques jours après, il a invité les maraîchers dans son restaurant pour leur faire découvrir son menu dégustation inspiré de cette expérience. Et le programme ne fait que commencer. Chef Paul Smith tient désormais un journal pour consigner cette interaction, ce savoir. La graine semée par Sasu Laukkonen, lors du symposium Food on the Edge, est la première à avoir germé et elle se développe actuellement en terres irlandaises, à Wicklow plus précisément.

L’écossais James « Jocky » Petrie monte sur scène. Il va m’asséner le premier uppercut de la journée suivi d’un KO au foie. A la fin de son discours, le souffle coupé, il me faudra quelques secondes pour me ressaisir. Mais reprenons au début. Ancien Chef pâtissier et ancien n°1 du développement créatif pour le restaurant étoilé « The Fat Duck », James « Jocky » est aujourd’hui Chef consultant pour le groupe Gordon Ramsay. Je le sens nerveux, ses mâchoires sont contractées. Il commence à lire son texte griffonné sur une feuille. Ses yeux et sa voix sont chargées d’émotion. Les mots sont envoyés telles des flèches propulsées par des arbalètes. Le flot des mots n’est pas particulièrement rapide mais son contenu est extrêmement intense, passionné ! Les flèches s’abattent sur nous sans nous blesser et pourtant elles font si mal, elles vous fendent littéralement le cœur. Les arbalètes de James Jocky Petrie envoient des cris du cœur, des cris de révolte, des cris de colère, des cris d’amour !

James Jocky Petrie sur la scène de Food on The Edge 2015 © Food is a story

James Jocky Petrie sur la scène de Food on The Edge 2015 © Food is a story

Des aliments pour bébé sont disposés sur une table près de lui. Pots de purées, et autres aliments typiques qu’on trouve dans les magasins. Le Chef écossais souhaite nous parler de la façon dont nous nourrissons nos tous petits, nos enfants, cette génération qui nous succèdera. Papa d’un bébé de 10 mois, il ne pouvait pas ne pas s’intéresser aux aliments proposés aux petits. Ce sont leurs premiers contacts, leurs toutes premières expériences avec la nourriture. Ces sensations, émotions doivent certainement rester stockées quelque part dans le cerveau. Imaginez un peu l’importance de ces moments-là ! Les premières bouchées…. Les TOUTES premières. Il s’est alors mis à goûter cette « nourriture », à explorer les saveurs en même temps que son enfant. Résultat, vous vous en doutez : ces produits sont indignes de leur mission. Insipides voire immondes. On n’y distingue aucune saveur, aucun aliment. Une mélasse affligeante. Et dire que ce sont parmi les instants les plus fascinants de notre vie, ils vont d’une certaine manière orienter notre façon d’appréhender la nourriture, le plaisir. Comment pouvons-nous infliger cela à des petits ? Il est temps de réagir. James Jocky nous présente les autres produits ciblant les enfants un peu plus grands. Idem ou pire. La nourriture ne représente-t-elle pas plus à nos yeux que cela ? Mérite-t-elle d’être piétinée ainsi ? Les premiers mois de la vie devraient, au contraire, être la période idéale pour une exploration fantastique des saveurs. Le contact avec les aliments devrait être une découverte, une fête, une aventure…. Nous en faisons en définitive une épouvantable punition en laissant les industriels s’occuper de ce secteur.
Lorsque James Jocky Petrie a prononcé les derniers mots de son discours, sa voix s’est brisée et ses yeux se sont embués de larmes. Je ne me souviens plus de ces derniers mots mais je me rappelle avec acuité l’énergie avec laquelle ils ont été prononcés. Leur sonorité avait la précision et la fermeté du piolet qui s’abat sur une paroi glacée… Elle avait aussi la puissance du cri qui continue de résonner dans les airs après avoir été émis. Sacha Guitry écrivait « Ô privilège du génie ! Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui. » La qualité du silence qui a suivi était impressionnante. La salle était touchée, bouleversée. Moi, j’étais KO, un peu sonnée, heureusement les tonnerres d’applaudissements aidèrent à nous remettre d’aplomb. Mais la ferveur de ce discours, je ne l’oublierai jamais.

Phil Wood, le Chef du restaurant australien, Rockpool, aborde un thème similaire bien que sous un angle très différent.

Phil Wood sur la scène de Food On The Edge 2015 © Food is a story

Phil Wood sur la scène de Food On The Edge 2015 © Food is a story

Il nous fait entrevoir un futur de la cuisine des plus inquiétants. La nourriture est-elle uniquement un carburant qui permet à notre corps de fonctionner, de survivre ? Ou bien va-t-elle au-delà en créant du lien, des souvenirs, une meilleure compréhension de l’autre, de sa culture ? Il n’est pas ici question d’aliments pour bébés mais du « soylent ». Phil Wood reconnaît avoir des sentiments profondément mitigés envers cette boisson. Mais qu’est-ce que le soylent exactement ? Il s’agit d’un « produit nutritionnel conçu [par Rob Rhinehart] pour couvrir intégralement les besoins nutritionnels humains, et ainsi pouvoir servir d’alimentation principale ou unique. » Le nom de la boisson fait référence au film de science-fiction « Soylent Green », adaptation à l’écran du roman de science-fiction « Make room ! Make room ! » d’Harry Harrison.  « Le titre anglais original Soylent Green, bizarrement traduit pour le marché français par « Soleil vert » […] est le nom d’une multinationale imaginaire, la « Soylent Company », géant agro-alimentaire produisant des tablettes de protéines vitaminées fades, métaphore répugnante d’un progrès sans joie. Elle vient, au début du film, de lancer un nouvel « alicament », le « Soylent green », censé être à base de planctons. »
Phil Wood est perplexe. D’un côté ce produit permet à n’importe qui pour un prix dérisoire de se nourrir, de voir tous ses besoins nutritionnels satisfaits. Il évite la faim dans le monde. (D’ailleurs pour le Chef espagnol Quique Dacosta, également convié à Food on the Edge, le problème de la faim dans le monde ne repose pas sur un manque de ressources mais bien sur la mauvaise gestion de celles-ci. Il y a assez à manger pour chacun et chacune sur cette planète. Le gaspillage à l’échelle mondiale doit être évité, les chiffres le prouvent, le taux de celui-ci est très élevé) De l’autre côté, cette boisson est insipide, ne procure aucun plaisir, ne présente aucune texture, rien…. Tiens, on revient à la sensation procurée par les aliments pour bébés ! Est-ce vraiment dans un monde pareil que nous voulons vivre ? Pour Phil Wood, nous ne pouvons pas limiter la nourriture à la simple nutrition.

Le Chef étoilé britannique Phil Howard rejoint cette idée dans son discours en insistant sur le fait qu’un restaurant est là pour procurer avant toute chose du plaisir, du plaisir et encore du plaisir.

Phil Howard, Food On The Edge 2015 © Food is a story

Phil Howard, Food On The Edge 2015 © Food is a story

Le Chef étoilé britannique Alyn Williams s’en fait aussi l’écho lorsqu’il énumère sur scène les bonheurs et joies liés à la simple remémoration de certains plats.

Alyn Williams, Food On The Edge 2015 © Food is a story

Alyn Williams, Food On The Edge 2015 © Food is a story

Il se passe alors quelque chose de troublant et touchant. Sa posture change au fur et à mesure de son récit. Je ne vois plus le Chef mais le petit garçon en lui. Cet enfant se balance d’un pied sur l’autre, les yeux rieurs et le sourire gourmand…. Ses bras accompagnent le mouvement comme pour bercer ses souvenirs, les garder près de lui, les dorloter… Il nous parle de son père, de sa mère, de ce repas familial du dimanche où toute la famille était enfin réunie autour de la table…. Puis le sourire se fait moins large, les yeux plus fixes, la mine moins joyeuse. Les enfants d’aujourd’hui auront-ils cette même opportunité ? Quels sont les merveilleux plats dont ils pourront se souvenir ? Quelle sera leur madeleine de Proust ? Pour beaucoup, il n’y a déjà plus de repas familial, chacun mangeant dans son coin, devant un écran, des produits industrialisés réalisés en deux temps trois mouvements.

Le Chef étoilé australien Mark Best bombarde la salle de chiffres plus inquiétants les uns que les autres. De façon calme et méthodique, il est en train de donner un grand coup de pied dans la fourmilière.

Mark Best, Food On The Edge 2015 © Food On The Edge

Mark Best, Food On The Edge 2015 © Food On The Edge

Son pays est dans une situation catastrophique, totalement pris en étau. Deux gros groupes à la tête de supermarchés se partagent les bénéfices en se goinfrant sur le dos de tout le monde. Plus de choix, pas de petits commerçants…. Le vide. Un no man’s land. On sent la colère et le dégoût monter en lui. Et pour couronner le tout, certains grands Chefs dont il donnera les noms se laissent acheter par les industriels. Selon Mark Best, un Chef doit montrer la voie, il doit être un exemple. Les Chefs ont reçu un don, à eux de l’utiliser correctement. Il faut faire preuve d’éthique et ne pas se laisser corrompre. La salle applaudit à tout rompre.

Cela rejoint les préoccupations du Chef étoilé américain Daniel Patterson.

Daniel Patterson, Food On The Edge 2015 © Food is a story

Daniel Patterson, Food On The Edge 2015 © Food is a story

J’attendais avec impatience son intervention. Il est en train de mener une vraie révolution à Los Angeles, dans le quartier de Watts avec le projet LocoL. Le restaurant devrait ouvrir pour noël 2015. Tout est parti d’une rencontre lors d’un symposium (MAD à Copenhague). Le chef américain d’origine coréenne Roy Choi y avait livré sur scène un discours poignant. Après avoir exercé ses talents dans les restaurants, il s’était mis en tête de cuisiner dans un food truck à Los Angeles pour aller vers les zones où l’offre culinaire était inexistante. Le succès fut au rendez-vous mais il arriva un évènement qu’il n’avait pas du tout anticipé : la faim. La vraie. La foule se pressait devant son camion, elle était littéralement affamée. Vision effrayante.
Daniel Patterson, invité lui aussi de ce symposium fut profondément touché par ces paroles. Ils se sont rencontrés, se sont parlés, se sont compris et le projet est né. Créer un fast-food qui proposerait des aliments de qualités, délicieux, nutritifs, sains en s’alignant sur les prix des industriels pour que les plus pauvres puissent s’alimenter dignement. Une nourriture bon marché pour apaiser cette faim, redonner de l’espoir à un quartier dangereux et violent. Les études prouvent qu’une mauvaise alimentation a des effets délétères sur l’humeur et les capacités cognitives. Une alimentation saine, au contraire, régule l’humeur et permet notamment de pouvoir mieux se concentrer. L’idée géniale ne s’arrête pas là. Les habitants du quartier seront embauchés, formés dans ce restaurant novateur. Les meilleurs bénéficieront du réseau de ces deux chefs pour réaliser leur stage dans des restaurants étoilés. Le projet consiste également à faire évoluer le profil des Chefs étoilés. Un peu plus de diversité est nécessaire selon Daniel Patterson et Roy Choi. Où sont les Chefs afro-américains ? Personne ne les voit, pourtant les talents ne manquent pas. Les habitants de Watts loin d’être dans la haine et l’aigreur sont plein de vie et d’amour ! Daniel Patterson ne compte plus les lettres émouvantes qu’il a reçues. Une personne du quartier leur a dit avec beaucoup d’humour : je savais que Dieu finirait par venir ici mais alors je ne m’attendais pas à ce que soit vous deux !! Un autre aspect captivant de ce programme consiste à impliquer les enfants à travers un vrai travail d’écriture mené au sein des écoles du quartier. Les enfants livreront leur version de la vie à Watts et parleront des effets du restaurant Locol sur les alentours. Les plus belles plumes seront éditées. La vie n’avait pas disparu de Watts mais maintenant on peut y ajouter l’espoir ! Je ne sais pas pourquoi mais ce projet est celui qui me touche le plus. Daniel Patterson a quitté l’estrade, je me lève. Pas de standing ovation de la part du public ? Pas grave, la salle applaudit assise. Je reste debout et applaudis avec eux pour saluer ce projet en espérant que les enfants de Watts, à des milliers de kilomètres de là sentiront un peu cette énergie, cette chaleur. Non, vous n’êtes pas oubliés. Watts n’est pas condamné à être ce quartier défavorisé, humilié, violent, méprisé. Savez-vous que quand un arbre y est planté, le gouvernement américain le transporte dans une autre ville ? Alors sachez une chose, ce ne sont pas un ou deux arbres qu’il faudra déplacer désormais mais une forêt entière… Les graines se sont envolées depuis Copenhague…. Elles ont germées dans le Sud de Los Angeles. Donnez de l’amour et de la confiance à quelqu’un et vous lui donnerez des ailes. Il sèmera à son tour ses propres idées et espoirs… Je suis impatiente de lire les récits de la vie à Watts et d’écouter leurs rêves aussi…

J’aimerais tant vous parler de tous les intervenants de Food on the Edge… Ils étaient si nombreux et avaient chacun tellement de choses passionnantes à dire, à partager… Quarante Chefs en deux jours… Imaginez. J’étais fascinée tout le long. Suspendue à leurs lèvres… Cette fois, c’était moi l’alpiniste. Mon piolet ? Les lignes que vous lisez en ce moment. Je ne m’y accroche pas, elles m’aident à avancer. Comme ce symposium. Voir un peu plus clairement le futur ? Mission impossible. Mais ma lecture du présent s’en est trouvée enrichie.

Lors de la pause-café de l’après-midi le deuxième jour de Food on the Edge, de la musique était diffusée dans les haut-parleurs. J’étais cette fois-ci restée à ma place pour profiter d’un sublime rayon de soleil venant danser à l’intérieur de notre chapiteau. Puis ce piano, cette voix… Ces paroles prophétiques retentirent.

There little babe don’t you cry
we got that sunny morning waitin’ on us now
there’s a light at the end of the tunnel
we can be worry free
Just take it from me
Honey Child
Let me tell you now child

That morning sun is here to greet us
With her loving light so warm
That morning sun is here to meet us
Waitin’ on the wakin’ up of everyone

She ain’t gonna quit ’till you’re smiling now
Lemme tell you child
Lemme tell you honey child

That morning sun
has come to greet ya
She’s peekin’ the round corner
just waitin’ just to meet ya
Shinin’ down on all your troubles
Lemme tell ya child
Lemme tell ya honey child

‘Cause this world was made for dreamin’
this world was made for you
This world made for believin’
in all the things you’re gonna do
Ah honey child,
Lemme tell ya now child

Le futur de la cuisine à Food on the Edge était donc contenu dans un rayon de soleil. Melody Gardot nous l’a chanté. Le tout premier rayon de soleil. Le plus important. Celui du matin. Plein de promesses, de chaleur et d’amour.

La lumière à la fin du tunnel.

Parce que ce monde a été fait pour rêver / ce monde a été fait pour toi / ce monde a été fait pour croire en tout ce que tu allais entreprendre….

Episode 1 <

Auteur : Food is a story

Food On the Edge 2015, Episode 1

Food on the Edge ou les espoirs du premier rayon de soleil

Episode 1 / 2

Toute histoire débute par un rêve. Celle-ci est celle du Chef étoilé Irlandais JP McMahon.

JP McMahon, Food On The Edge 2015, Galway, Irlande © Food is a story

JP McMahon, Food On The Edge 2015, Galway, Irlande © Food is a story

De son prénom, nous ne saurons rien de plus. Ce sera JP, un point c’est tout. Un son qui claque comme le fouet, un métronome qui bat la mesure, une horloge intérieure qui fait tic-tac. TIC-TAC. Car le temps est compté Mesdames et Messieurs. L’avenir de la cuisine est en train de se jouer. Son futur sera discuté dans la ville de Galway où il réside et travaille. Ne riez pas. Comment osez-vous douter de la puissance d’un rêve ? Seul un grain de folie peut vous donner les ailes nécessaires pour atteindre les plus hauts sommets. Sans rêve, pas de passion, pas de cœur qui bat, pas d’exploit. Alors oui, Galway, sa Galway sera le centre de l’univers gastronomique et ce pendant deux jours en octobre 2015. Les plus grands Chefs de la planète seront là. Certains viendront même d’Australie, des USA, de Singapour…. Albert Adria sera là. Oui, parfaitement ! David Kinch aussi. Oui aussi ! Et Quique Dacosta ? Là ! Ils seront quarante au total. Ils prendront un voire deux avions et puis effectueront un long trajet en bus pour rejoindre la ville de notre rêveur JP McMahon. Oui. Et ce symposium culinaire tant désiré portant sur l’avenir de la gastronomie s’appellera «  Food on the Edge ». On pourrait le traduire par cuisine sur le fil, cuisine d’avant-garde avec cette notion de cuisine au bord d’un précipice…. Est-ce un début ? Est-ce une fin ? De quoi s’agit-il ? Comment réagir tout au bord de la falaise ? Rebroussez chemin ou croire encore et toujours au rêve, au miracle et sauter… sauter à corps perdu vers l’inconnu, sans retenue, sans préjugés, le cœur léger et l’esprit curieux. Que peut bien nous réserver cet avenir dont nous ne savons rien ? Tel sera le délicat sujet de réflexion de ce G40 Gastronomique.

Mais comme le film Short Cuts de Robert Altman, les récits ne sont pas linéaires. Les destins et les rêves se croisent.

L’Irlande est une terre d’émigration et d’immigration. Les énergies s’y rencontrent, s’y électrisent. Désillusions ou espoirs fous, les envies s’agrègent autour de ce triangle des Bermudes, pardon de ce maelström celtique, à la fois foyer de condensation et d’expansion. Peut-on sentir cette puissance d’ici, de France, sans jamais y avoir mis les pieds ? Je crois bien que oui. Etrangement l’Irlande s’est imposée à moi comme une évidence lors de deux périodes charnières de ma vie où j’étais amenée à me réinventer. La première fois ce fut un rendez-vous manqué. Je voulais partir sur les traces de l’anglais John Hinde comme on part à la recherche d’un trésor, envie d’en savoir plus sur cet artiste étrange, fascinant, perfectionniste, au parcours étonnant. Questionner ceux qui l’ont connu. Le raconter. Lui rendre hommage. Envie d’en faire un livre. Je n’ai pas eu le courage d’aller au bout de mon idée. Pas eu le courage de sauter dans le précipice. J’ai rebroussé chemin. Mais l’Irlande ne m’a pas oubliée. Plusieurs années ont passé… Me voilà à nouveau dans le maelström. Je ne sais toujours pas nager mais cette fois, j’attrape la branche d’arbre que l’on me tend. L’Irlande est celle qui croit en moi aussi fort que je crois en elle et en son pouvoir de transformation. Alors je m’élance depuis les falaises de Moher. Je ne regarde pas les vagues en bas qui s’abattent avec fracas contre les rochers mais je fixe l’horizon, cette ligne de fuite infinie devant moi. Un. Deux. Trois. La confiance me porte. Je saute ! Respiration en suspension…. Mais… je vole ?! JE VOLE ! Irlande, tu me donnes des ailes. Tu m’offres une autre chance. Ce travail d’écriture, je vais enfin le réaliser et il portera sur le sujet qui me tient aujourd’hui le plus à cœur : la Gastronomie. Cette passion bouillonne en moi depuis que nous nous sommes quittées. Mais ça, tu le sais déjà. J’ai dévoré les discours des Chefs davantage même que leur cuisine. Leur mode de vie a infusé dans mon esprit. Le courage qui me manquait, je l’ai enfin trouvé. Et ce symposium en Irlande est pour moi le signe d’un nouveau départ. Il n’y a pas de plus beau symbole. A cette idée, mon horloge intérieure se met à battre au rythme de GAL-WAY, GAL-WAY. Mes veines temporales se gonflent et se rétractent sur ce tempo. Mon stylo danse sur la page blanche. Il sent la sève de l’encre bleue revenir en lui. Il reprend des couleurs, reprend vie. Ah que cela fait du bien ! Je lui murmure : Slalome, glisse sur les lignes. Il me répond gaiement par un triple boucle piqué.  De mes lèvres s’échappe un Enflamme-toi ! Emmène-moi !

Pendant ce temps, aux quatre coins du Monde, des Chefs étoilés préparent leurs valises remplies de rêves. Ils ont un message à délivrer. Par moment, leur cœur est serré par l’émotion comme à l’étroit dans un corset. Ce qu’ils vont nous exposer vient de leurs entrailles, du plus profond de leur être. Emus, ils marquent une pause dans leurs préparatifs pour prendre une profonde inspiration, le regard perdu dans le vague mais le songe à portée de main. Vient le moment de l’expiration. L’air est bien expulsé mais les Chefs ont conservé en eux la saveur envoûtante laissée par cette inspiration onirique. Le rêve est la sixième saveur de base, la plus précieuse. Ils bouclent leurs bagages.

Aéroport Roissy CDG. Je suis dans la salle d’embarcation et aperçois au travers des grandes baies vitrées l’avion d’Aer Lingus se poser. Sa carlingue est animée par les photos des joueurs de rugby irlandais, le XV de trèfle. Le troisième quart de finale de la coupe de monde de rugby opposant l’Irlande à l’Argentine se jouera cet après-midi sur l’île celtique. En attendant, l’appareil porte haut et fier le « green spirit ». S’envoler avec l’espoir tatoué sur les flancs, pas mal comme programme.

Dublin airport, Aer Lingus et son Green Spirit © Food is a story

Aéroport de Dublin, Aer Lingus et son Green Spirit © Food is a story

Il est temps d’embarquer. L’avion est plein à craquer. Le steward adresse un sourire gêné aux deux femmes devant moi. Il semble demander leur indulgence : « Oui, le dimanche on est toujours complet à cause des groupes scolaires. Bon courage et mettez vos boules Quies ». Je cherche mon siège et y trouve une jeune fille déjà confortablement installée. Elle est à côté de ses copains. Ils ont 14-16 ans comme quasiment tous les passagers de cet avion. Son professeur me demande une faveur, les laisser ensemble. On m’offre une autre place avec hublot. Les demoiselles de ma rangée m’apprennent qu’elles transitent par Dublin. Elles se rendent à New York pour la première fois avec leur école. Elles ont les yeux qui brillent. Cela me rappelle la première fois que je me suis envolée pour les Etats-Unis, j’avais moi aussi 14 ans et c’était le plus beau jour de ma vie. J’allais enfin vivre le rêve américain pour de vrai ! Depuis je me suis réveillée mais peu importe. Je comprends leur enthousiasme et souris. L’hôtesse de l’air ne sait plus où donner de la tête. Les jeunes ont tout chamboulé, ils se sont attribués n’importe quelle place, les ont échangées. Résultat, certains passagers se retrouvent déboussolés sans savoir où s’asseoir. Tout finit par s’apaiser, le désordre a formé une unité nouvelle et différemment organisée. Cela m’amuse. Je me dis qu’il s’agit d’une très belle entrée en matière eu égard au sujet du symposium qui m’attend. Ces adolescents représentent le futur. Une jeune génération, insouciante, euphorique qui bouscule l’ordre établi. Etre dérangé dans son confort, dans sa routine ne fait pas forcément plaisir mais au fond est-ce bien grave ? Peut-on progresser sans à coup, sans heurt ? Adopter une nouvelle perspective, un autre regard, voilà peut-être ce qui nous pousse à évoluer. Multiplier les points de vue. Les collectionner en une seule image comme dans le portrait de Dora Maar peint par Picasso.

Réfléchir à l’avenir nous oblige inévitablement à changer de position pour mieux le percevoir, l’imaginer ou le créer. Etrangement, il en est de même pour le passé. L’écrivain irlandais Rob Doyle confiait dans le magazine irlandais « Eirways » sa difficulté à écrire sur sa ville natale, Dublin. Il n’y est parvenu qu’avec l’exil. Il lui fallait créer le manque, l’éloignement. Dézoomer son regard. Trop présente dans sa vie, il n’arrivait pas à rêver Dublin. Cette ville lui paraissait terriblement ennuyeuse. Rien à en dire. En revanche, une fois installé à Londres, Dublin pouvait alors enfin éclore, (re)naître sous la plume de son stylo en un mélange confus de souvenirs et de fantasmes. Une création au vrai sens du terme, l’essence même du travail d’écriture. Jamais une copie exacte du réel mais un foisonnement d’impressions, de bouts de mémoire noués les uns aux autres le long d’une corde en papier. Une recomposition. Une mosaïque cubiste. Il n’est pas étonnant que l’écrivain danois Jørn Riel ait bien pris soin d’appeler ses œuvres inspirées de son histoire personnelle des « racontars » c’est-à-dire des arrangements avec la réalité et non pas des romans autobiographiques. Il ne ment pas mais qu’est-ce que la réalité une fois celle-ci passée au travers du tamis de l’écriture ?

Ainsi, ce simple changement de siège dans l’avion, ce pas de côté préfigurait une excellente préparation pour assister à un symposium dédié au futur de la cuisine.

Aéroport de Dublin. Me voilà enfin sur le sol irlandais. Le groupe scolaire poursuit son chemin et moi je pars à la recherche de mon bus. Je monte à bord du car. Premiers contacts avec l’accent irlandais. Un délice. La cerise sur mon gâteau. Le poste de radio diffuse en direct le match de rugby Irlande/Argentine. L’Irlande est en mauvaise posture. Mais pas dans mon cœur. Le véhicule marque un seul très court arrêt dans la ville de Dublin. Parmi le flot de nouveaux passagers, je reconnais deux visages qui me sont familiers. Le pêcheur d’oursin Roderick Sloan (intervenant du symposium) et son épouse. Qui a dit que la ville de Dublin était ennuyeuse ? Le bus redémarre. Au travers de la vitre, je prends quelques clichés de la capitale. Je salue mentalement les monuments phares de la ville photographiés jadis par ce cher John Hinde. Puis la campagne irlandaise défile sous mes yeux : paisibles troupeaux de moutons, ravissantes vaches à la robe terre de sienne, murets de pierre se faufilant gaiement au sein de ces paysages bucoliques, herbes d’un magnifique vert émeraude…
L’automne enveloppe notre route de ses arbres rouges et or flamboyants. Tel un lion dans un cirque, notre véhicule s’engouffre dans cet incroyable cercle de feu….

Galway. Nous approchons de notre destination finale. L’Irlande a perdu face à l’Argentine. Le bus se gare. Tout le monde descend. Deux charmantes personnes attendent à la gare routière avec un panneau « Food on the Edge ». Je suis étonnée d’un tel accueil. Hésitante, je m’approche et demande si celui-ci est réservé uniquement aux Chefs. Je ne vois pas de Chef autour de moi et Roderick Sloan semble avoir disparu. Un homme grand, bien habillé avec un élégant pantalon à carreau se dirige aussi vers le panneau. Il doit travailler pour Fool Magazine… Je n’ai en réalité pas reconnu le Chef étoilé polonais Wojciech Modest Amaro, je ne comprendrai ma bévue que le deuxième jour lors de son intervention sur scène ! Cet accueil lui est évidemment réservé et Lisa de Food on the Edge n’a pas voulu me froisser. Elle fait comme si de rien n’était et nous arpentons les rues de Galway. Son mari me parle de son amour pour la ville, un véritable coup de foudre.

Wojciech Modest Amaro est escorté vers son hôtel. Lisa a promis de me montrer où se situait le mien. J’apprécie sa gentillesse. Je lui demande ses bonnes adresses pour le dîner qui approche, elle me livre une anecdote croustillante sur un restaurant japonais, devant lequel nous venons de passer, tenu à l’origine par un couple. Les deux amoureux n’ont pas résisté et ont fini par divorcer. L’amour de la cuisine, lui, n’est pas mort. L’ex-épouse a monté un restaurant asiatique juste à côté ! Un style très différent souligne Lisa. Je rétorque, je comprends pourquoi ils ont divorcé ! Il y a une vraie histoire avec ces deux personnages…

Ard Bia, Galway. Le soir est tombé sur la ville de Galway. Ma valise à peine posée dans la chambre d’hôtel, je sais déjà où je vais dîner. Je cherchais avant tout un restaurant proposant une cuisine locale. Lisa m’avait indiqué « Ard Bia » à la gastronomie irlandaise et aux influences Moyen-Orientales. Vendu ! Il n’en fallait pas plus à mes yeux pour s’illuminer et à ma curiosité pour s’éveiller. Je traverse la nuit noire à la recherche de ce phare culinaire. Il se trouve sur Long Walk au niveau de Spanish Arch. Incroyable hasard. Avant de m’envoler pour l’Irlande, j’avais eu l’idée d’emporter avec moi dans la galerie de mon téléphone, deux photos de cartes postales prises à Galway par John Hinde issues de ma collection. L’une représente le Salmon Weir Bridge et l’autre le Spanish Arch.

The Spanish Arch, Galway City, Irlande - Carte postale - Photographie par John Hinde

The Spanish Arch, Galway City, Irlande – Carte postale – Photographie par John Hinde

Me voilà au confluent de mon passé et de mon présent. Spanish Arch, ce bout d’Irlande, ce monument symbolisant malgré lui ce rendez-vous manqué avec ce pays, avec l’écriture et maintenant la revanche sur celui-ci. Je suis désormais devant lui. Je suis en Irlande. Je suis à Galway. Je suis venue écrire. La carte postale est dans ma poche. Cette énergie que je sentais depuis la France est enfin localisée. La ville est décidément riche en histoires. Et la soirée ne fait que commencer.

La décoration du restaurant est chaleureuse. On s’y sent tout de suite chez soi.

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Ce lieu a une âme. Les objets semblent nous parler. Simplicité et générosité. Des bougies sont posées de-ci de-là. Je suis seule et n’ai pas réservé. Pas de problème. Le serveur me propose ce qui est pour moi la meilleure table de tout le restaurant, juste en face du passe-plat. Le jeune homme me précise que je peux choisir ma vue : sur la salle ou sur la cuisine. C’est à ma convenance. Un immense sourire naît sur mon visage. Je ne sais pas pourquoi à ce moment-là aucun son ne sort de ma bouche. C’est le corps qui veut parler. Comme une évidence mes bras s’élèvent dans les airs et désignent les deux silhouettes qui s’agitent devant les fourneaux. Le serveur répond en souriant « ce sera donc la cuisine » et m’apporte la carte, les couverts, des morceaux de pain encore chauds et du beurre.

Vue sur le passe-plat, restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Vue sur le passe-plat, restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Le repas n’a pas encore débuté et je suis déjà si heureuse. Je regarde tout autour de moi, scrute tous les détails : les assiettes accrochées au mur, les fleurs dans les vases, l’agencement du carrelage coloré au sol, la matière surprenante de la serviette bleue (denim).

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tout est spectacle. Les motifs de mon assiette et de la coupelle en céramique posées sur ma table m’intriguent. Quel est ce style ? De quel pays peuvent-ils bien provenir ? Est-ce irlandais ? Ou oriental ? Je soulève la vaisselle. Ils viennent de Pologne ! Décidément, ce pays a décidé de jouer avec moi, de me taquiner aujourd’hui.

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Il est temps de passer commande. Je choisis une limande-sole de la côte Ouest (j’ai l’impression d’avoir pris parti pour un style de rap américain : East Coast versus West Coast) avec palourdes, fenouil, bouillon safrané et mini pommes de terre.

Limande sole de la Côte Ouest, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Limande sole de la Côte Ouest, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les palourdes sont délicatement disposées entre les filets de sole, cachées et maintenues au chaud comme des oisillons bien à l’abri au fond de leur nid. Le goût du plat est léger, élégant et subtil. Un régal. En accompagnement, la partition de Glenn Gould, euh non, la salade de Stephen Gould, le maraîcher auprès de qui Ard Bia s’approvisionne. Les arômes de Stephen sont aussi savoureux que les notes de Glenn. Les tomates sont intensément juteuses, les radis épicés et les feuilles croquantes.

Les légumes de Stephen Gould, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les légumes de Stephen Gould, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je n’ai pas encore choisi mon dessert et quelque chose d’inattendu va bouleverser ma soirée. Je remarque subitement que la table dispose d’un tiroir. La curiosité, la chance, le sort, appelez cela comme vous voudrez me pousse à ouvrir ce tiroir. Je ne sais pas ce qui me passe par la tête, un coup de tête justement. Et là…. Je découvre avec émerveillement une malle aux trésors. Les clients qui m’ont précédée à cette même place ont laissé des traces de leur passage par des dessins, des mots manuscrits. Il y en a de toutes sortes et ils sont profondément émouvants.

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Message issu du tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Message issu du tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je les parcours tous sans exception. Je ne sais pas si le serveur l’a fait exprès mais il ne viendra pas m’apporter la carte des desserts ni m’importuner par une quelconque intervention pendant cette exploration dont l’émotion me prend à la gorge. Ne cherchez pas plus loin la définition de la cuisine. Ces fragments d’histoires personnelles racontent la quintessence de cet art. La nourriture dépasse largement le fait de s’alimenter pour survivre, elle nourrit aussi notre âme et nous l’associons aux moments les plus forts de nos vies. Combien de mots écrits et déposés dans ce tiroir magique décrivent cela : on est venu dîner à Ard Bia pour célébrer un anniversaire important, fêter des retrouvailles, accomplir un rêve, symboliser des instants porteurs d’espoir (comme ce couple américain partis sur les traces de ses ancêtres…) Je suis fascinée par l’expression singulière de tous ces bonheurs. Il y a de la joie, de la créativité dans ces notes. Je me sens comme une archéologue découvrant un joyau par le plus grand des hasards. Dans mes mains défilent tous ces bouts de papiers que je dévore littéralement des yeux. Mes frères et sœurs gastronomes qui ont vécu des sentiments si forts à cette même table, ces chers convives du passé, ont décidé de les partager de la plus traditionnelle des façons. Nous sommes ultra connectés aujourd’hui mais rien n’est plus touchant qu’un mot écrit à la main, caché dans un tiroir, laissé par un inconnu qui souhaite partager avec vous son bonheur, son amour de la vie, son plaisir de manger et de se régaler ici même ! Vous êtes son double le temps d’une soirée, assis à sa table dégustant les (mêmes ?) délicieux mets préparés par les cuisiniers. L’amour que les fournisseurs, les Chefs et les serveurs mettent dans les plats à Ard Bia déborde, déteint sur ses invités. Ils le lui rendent bien en créant à leur tour un feu d’artifices de beauté et de générosité. Je referme ce tiroir non sans avoir ajouté un petit mot à l’attention de ceux qui me succèderont.

Je suis enfin prête pour le dessert. Je m’enquiers de l’origine du vin choisi pour l’accompagner. Son nom, Cadillac, m’embarque dans une rêverie… Je visualise une Cadillac faisant un démarrage nerveux. De la poussière sableuse s’échappe du sol et virevolte dans les airs… Elle fonce sur une de ses routes américaines désertiques tout droit issue du film Bagdad Café de Percy Adlon. J’entends le vrombissement de la voiture, sens la chaleur écrasante du soleil transpercer la carrosserie. Mon attention se focalise maintenant sur les passagers. Des cheveux flottent au vent. Les visages se précisent. Changement de réalisateur, bienvenue Ridley Scott ! Je reconnais les sourires de Thelma et Louise. La Cadillac se transforme en Ford Thunderbird… Les explications du serveur viennent interrompre soudainement mes divagations et ce tournage américano-irlandais. Cadillac est en fait une commune du Sud-Ouest de la France, le vin vient de là ou plus précisément des vingt-deux communes tout autour. Le serveur au look décontracté (tatouages, casquette vissée à l’envers, jolie moustache) me parle de ce vin avec passion. Je ne suis pas une grande amoureuse des vins liquoreux, en général je les évite. Mais ce nom et ces explications me donnent envie de le tester. Et je n’ai aucun regret, je suis conquise.

Je regarde le passe-plat. Une jeune femme vient d’y placer le dessert qu’elle vient d’exécuter. Je devine qu’il s’agit de ma commande. Bingo ! Ces fruits chauds d’automne sont bien pour moi.

Les fruits chauds d'automne, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les fruits chauds d’automne, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je suis impatiente de goûter mais ne peux m’empêcher d’humer encore et encore ce dessert posé maintenant devant moi. Aaaah…. Fantastique ! Je plonge mon visage juste au-dessus de la coupelle pour tenter de capter au maximum les divins parfums qui s’en échappent comme des Génies s’extirpant de leurs lampes. Allez encore une fois, une toute dernière ! Mes poumons se laissent remplir par ces délices aromatiques. Mes papilles sont toutes excitées. Par quoi commencer ? Je plonge ma cuillère à soupe dans le mascarpone et la prune chaude…. Mmmmm…. A la deuxième cuillère, je n’oublie pas d’y ajouter une mûre cette fois ci. Ses drupelets éclatent dans ma bouche. Leur jus sucré et légèrement acide se mêle au moelleux sucré de la prune chaude et à la douceur réconfortante du mascarpone. La peau de ces prunes est tellement duveteuse que je ne peux m’empêcher de penser à un abricot quand je les déguste. Ou est-ce à cause du Cadillac et de ses notes abricotées ? Mmmmmm… Exquis. Maintenant, place au biscuit à la lavande. Si j’ai choisi ce dessert c’est pour elle, la lavande. « Biscuit à la lavande » comme un code secret sur ce menu. Celui que je voulais décrypter. Je souhaitais savoir comment il serait présenté, comment la lavande serait intégrée, quel goût il aurait… J’avance mes doigts au-dessus de ces deux ailes posées dans ma coupelle. Et d’un mouvement délicat et précis, j’en saisis l’extrémité. Mes doigts se sont refermés sur la proie. Sec mouvement oblique. Crac. Une partie du biscuit repose maintenant dans ma main. J’examine les graines de lavande encapsulées à l’intérieur de celui-ci tel un Hibernatus cryogénisé en plein cœur de l’été. Je porte le biscuit à ma bouche. Il est recouvert de caramel. Les graines de lavandes sont les haltes rafraîchissantes, rayonnantes de ce parchemin gastronomique. Une touche estivale au beau milieu de l’automne. Un soleil fragmenté, éparpillé tout au long du biscuit comme les petits morceaux de pain laissés par le Petit Poucet. Dans les deux cas, il ne restera aucune trace, aucun chemin balisé. La vie est aventure. Pas de maîtrise ni d’amarrage possible, juste un flot continu qui nous emporte. Alors pour affronter le futur, si nous chaussions plutôt les Bottes de sept Lieues ? Les Bottes du Rêve. Pas sûr que les intervenants du symposium soient venus par avion finalement….

Avant de quitter ce lieu magique, je me dirige vers le passe-plat et tiens à remercier chaleureusement les deux cuisiniers pour ce dîner puis je m’adresse plus particulièrement à la jeune femme qui a réalisé le dessert : il était tout simplement incroyable ! Merci. Merci. Elle me répond « c’était ʺles fruits d’automneʺ, c’est ça ? » et affiche un joli sourire.

Je repars d’Ard Bia le cœur léger et l’âme en fête. Décidément Spanish Arch possède une énergie bien particulière. Je m’endors en pensant aux deux magnifiques journées qui m’attendent. Plus que quelques heures avant le début du symposium.

Episode 2 >

Auteur : Food is a story

Symphonie hivernale au Groenland – Ep 8

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 8 / 8

Retour à Ilulissat.

Ilulissat © Food is a story

Ilulissat © Food is a story

Street life, Ilulissat © Food is a story

Ilulissat © Food is a story

Dog in Ilulissat, Greenland © Food is a story

Ilulissat, Greenland © Food is a story

Ilulissat icefjord © Food is a story

Le fjord glacé d’Ilulissat  © Food is a story

Puppy, Ilulissat © Food is a story

Chiot, Ilulissat © Food is a story

Pour ma dernière soirée, mon programme se termine en apothéose avec un dîner réservé au restaurant Ulo.

Igloo from the Hotel Arctic © Food is a story

Igloo de l’Hôtel Arctic © Food is a story

Hotel Arctic and its restaurant Ulo © Food is a story

L’hôtel Arctic et son  restaurant Ulo © Food is a story

La « foodie » que je suis est au paradis rien qu’à cette idée. Le serveur me montre ma table, située à côté de la grande baie vitrée avec vue sur le fjord et les icebergs.

View from the Restaurant Ulo © Food is a story

Vue depuis le restaurant Ulo © Food is a story

Bien entendu, je choisis le menu 5 plats et le menu des vins.  Une expérience véritablement gastronomique. A chaque passage du serveur, un nouveau plat, une nouvelle surprise ! Je suis en pâmoison devant les dressages, la variation des textures au sein d’une même assiette, les goûts subtils et élégants.

Starter, Tasting Menu, restaurant Ulo © Food is a story

Entrée, Menu Dégustation, restaurant Ulo © Food is a story

Tasting Menu, Restaurant Ulo © Food is a story

Menu dégustation, Restaurant Ulo © Food is a story

Mon plat préféré est la tête de poisson !! On y sent l’influence de René Redzepi… Une énorme tête de poisson servie sur une grande assiette avec la gueule grande ouverte, la langue pointant votre direction. Bon, en réalité ce n’est pas servi comme ça, cela vous est simplement présenté comme cela. Le serveur découpe les joues du poisson et les dispose dans une assiette à soupe. Puis, avec une très belle cafetière transparente, il verse le dashi groenlandais autour. Je lui dis avec enthousiasme : « Wouah! J’adore la présentation. ». Il sourit. « Avec quoi faîtes-vous le dashi groenlandais ? ». Il m’explique « c’est comme le dashi japonais mais avec des poissons séchés du Groenland ». J’ai le croquant de la peau grillée, la tendresse exquise de la chair de poisson (qui fond divinement sous la langue) et le dashi…. Des champignons dans un bouillon sublime. Je me sens comme une sirène nageant dans le fjord glacé.

Dressing the fish before pouring out dashi from the coffee maker, Restaurant Ulo, Ilulissat © Food is a story

Dressage des joues de poisson avant de verser le dashi groenlandais contenu dans la cafetière , Restaurant Ulo, Ilulissat © Food is a story

Fish head, Tasting menu, Restaurant Ulo © Food is a story

Tête de poisson, Menu dégustation, Restaurant Ulo © Food is a story

Fish with greenlandic dashi, Tasting Menu, Restaurant Ulo © Food is a story

Joues de poisson, champignons, dashi groenlandais , Menu dégustation, Restaurant Ulo © Food is a story

Un autre plat est servi. Les morceaux d’agneau sont si moelleux… Comme du caramel mou salé…. Je n’y crois pas ! C’est terriblement bon ! Les vins rouges en sont les meilleurs partenaires.

Restaurant Ulo, Ilulissat © Food is a story

Restaurant Ulo, Ilulissat © Food is a story

Des aurores boréales apparaissent dans le ciel. Les clients se lèvent et se ruent vers la terrasse.

Restaurant Ulo, Arctic Hotel, Ilulissat © Food is a story

Restaurant Ulo, Arctic Hotel, Ilulissat © Food is a story

Je vais vérifier dehors. Oh oui, en voilà une ! Une verte, ravissante. On sent qu’il y a de fortes chances pour qu’elle devienne plus importante dans la soirée. Mais j’ai hâte de retourner à ma table pour découvrir la nouvelle merveille qui m’attend dans mon assiette. Le plat ressemble à de la « haute-couture ». De fines tranches de betteraves et des gaufres-moutarde donnent volume et couleurs à l’assiette. Les cercles d’un rouge /pourpre intense et les parallélépipèdes jaunes ondulants parsemés de graines sont insérés verticalement entre les morceaux d’une viande à la cuisson parfaite. Une sauce rouge épaisse dessine une courbe gourmande sur l’assiette. Lumière verte dans le ciel mais encore plus de couleurs dans mon plat. Des feux d’artifices de saveurs explosent dans ma bouche. Toutes les textures : cru, cuit, liquide, croquant….

Meat plate, Restaurant Ulo © Food is a story

Restaurant Ulo © Food is a story

C’est dommage, je ne peux pas terminer car je veux garder assez de place pour le dessert. Le serveur devine mon intention et me dit « vous voulez avoir faim pour le dessert ? » Ce serveur est si gentil et amical depuis le début. J’aime plaisanter avec lui et partager mon enthousiasme au sujet des plats car lui et moi sommes animés par la même énergie.

Le dessert est composé d’une poire coupée en tranches ultra fines, presque transparentes. Elles donnent à voir par intermittence une quenelle de crème glacée au chocolat blanc ou des biscuits/gaufres de chocolat noir à la texture à la fois légère et croquante. Très bon !

Dessert, Tasting Menu, Restaurant Ulo, Ilulissat, Greenland © Food is a story

Dessert, Menu Dégustation, Restaurant Ulo, Ilulissat, Greenland © Food is a story

Dessert, Tasting Menu, Restaurant Ulo © Food is a story

Dessert, Menu dégustation, Restaurant Ulo © Food is a story

Le serveur vient et me dit à voix basse : « si vous voulez mieux voir les aurores boréales, notre chauffeur peut vous conduire vers le cimetière (« graveyard » en anglais) ». Je pense qu’il vient de me donner le nom groenlandais d’un lieu « Graveuiaq » et j’essaye de trouver où ça peut bien se trouver. Je répète avec un accent bizarre : « Graveuiaq » ? Il répond « non » et répète le mot « graveyard». Je réalise alors qu’il me disait un mot anglais et nous rions ensemble de ce malentendu !!! Je lui réponds « vous savez, il y a une photo qui serait bien plus précieuse à mes yeux que celle d’une aurore boréale mais je ne sais pas si c’est possible. Ce serait une photo de vous, du Chef et moi. » Il me demande « Avez-vous du temps ? » « Bien sûr ». Il disparaît immédiatement en cuisine. Ooooh, voilà mes deux héros groenlandais de la soirée : mon serveur et le Chef prêts pour la photo. Adorable ! Le Chef pose son bras autour de mon épaule et tous les trois nous regardons la caméra, le sourire aux lèvres.

The waiter, the Chef and I at restaurant Ulo © Food is a story

The waiter, the Chef and I at restaurant Ulo © Food is a story

Ce voyage a été à l’image de ce dîner, une merveilleuse symphonie hivernale arctique aux saveurs du paradis.

PS : Te souviens-tu de mon désir de rencontrer un pêcheur à Ilulissat et de lui parler ? La vie est généreuse. Dans mon vol retour vers Copenhague, un homme était assis à côté de moi. Devines quoi ? Oui, un pêcheur ! Originaire des îles Féroé. Venu travailler dans la baie de Disko !! Cet homme me regardait depuis un moment, souriant. J’étais en train de visionner tous les épisodes du programme court « Tastes of Greenland ». Il entama la conversation au moment même où l’épisode tourné à Oqaatut avec Ole débutait… Mon autre rêve s’est réalisé. Le Groenland est définitivement joueur et amical. Merci Groenland. Je t’aime.

Episode 7 <

Auteur : Food is a story

Symphonie hivernale au Groenland – Ep 7

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 7 / 8

Aujourd’hui est le Grand Jour. Je fais mes bagages pour ma nouvelle destination : Oqaatsut. Le petit-déjeuner est le dernier repas partagé avec mes amis. « Au-revoir Julia, Gabriel, Marie-Louise et Søren. Ce fut un plaisir de vous rencontrer. Profitez bien de votre voyage et continuez de vous amuser ! » Il n’y a aucune tristesse, nous sommes au Groenland, chaque jour est une fête !

Je saute dans la voiture du capitaine et nous filons vers le port. Il hisse péniblement ma valise jusqu’à son bateau en feignant une grimace de douleur. Je ris. « Je vais vous tuer avant même que nous partions ! » Il rit à son tour. Le ciel est si bleu…. Je jette un coup d’œil à l’intérieur de l’embarcation mais suis irrésistiblement attirée par le pont où je retrouve ce fameux air glacial. Naviguons, capitaine ! Oqaatsut, on arrive ! Le bateau se met en mouvement. Ole nous fait coucou depuis son zodiaque et il n’est bientôt plus dans notre champ de vision.

The Captain, departure for Oqaatsut © Food is a story

Le Capitaine, départ pour Oqaatsut © Food is a story

Sailing to Oqaatsut © Food is a story

Navigation vers Oqaatsut © Food is a story

Ole © Food is a story

Ole à bord de son bateau rapide © Food is a story

La croisière est magnifique ! Bateaux de pêcheurs et icebergs animent la traversée. Nous approchons du pittoresque petit village.

Navigation vers Oqaatsut © Food is a story

Navigation vers Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut est presque là © Food is a story

Oqaatsut est presque là © Food is a story

Port d'Oqaatsut © Food is a story

Port d’Oqaatsut © Food is a story

Arrivée à Oqaatsut © Food is a story

Arrivée à Oqaatsut © Food is a story

Pas de port, juste une immense plaque de glace. Le navire la heurte violemment à plusieurs reprises. Finalement, l’avant du bateau glisse par-dessus et prend ses aises. Le Capitaine amène une échelle pour que nous puissions débarquer sur le sol enneigé. Ça y est, me voilà à Oqaatsut.

Des petites maisons colorées, pas un son. Un endroit paisible.

Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut © Food is a story

Oqaatsut © Food is a story

Ole m’accueille au Nordlys Hotel. « Dans 30 minutes, Taqi sera là pour ton tour en traîneau à chiens ». Je suis la seule touriste en cette journée hivernale. Waouh ! Je me sens privilégiée d’être ici, d’avoir la chance de voir ce lieu paradisiaque qui me faisait tant rêver… J’aperçois Taqi au travers de la fenêtre du salon de l’hôtel. Il rassemble les chiens. Ils hurlent, prêts à courir !! Je ne le soupçonne pas encore mais Taqi est sur le point de m’offrir la plus belle expérience de ma vie ! Avec Ole, nous marchons dehors et nous nous rapprochons de lui. Je lui sers la main et lui souris. Le maire m’invite à dire au chasseur local si j’ai trop froid. Dans ce cas-là, il me suffira de courir un peu pour me réchauffer. « Ok, pas de problème ». Je dis au-revoir à Ole et m’assois dans le traîneau, mes mains fermement agrippées à la corde centrale. Les chiens courent maintenant et je suis emportée. Taqi court sur le côté. Je suis seule dans le traîneau. Les chiens courent plus vite, ils foncent comme des bolides. Taqi continue de courir. Je le regarde et attends le moment magique où il va soudainement me rejoindre en se jetant sur le traîneau. FLSSHHH ! Woooooooooouuuuuuuhooooouuuuuu !

Taqi © Food is a story

Taqi © Food is a story

Taqi est avec moi maintenant, assis devant moi. Je vois son dos, son visage est tourné vers les chiens et LES PAYSAGES A COUPER LE SOUFFLE !!! Montagnes enneigées et cette intense sensation d’immensité…. De l’espace, de l’espace et encore de l’espace…. Personne à l’horizon… pas un seul bruit en dehors de la respiration des chiens… Rien n’est un obstacle pour le traîneau. Nous surmontons tout, TOUT !! Tu vois le gros rocher là-bas ? Maintenant, nous volons par-dessus !! Incroyable ! Le terrain est très varié : fjord gelé, poudreuse ou neige plus compacte, rochers abrupts dans les montagnes…. Je suis littéralement époustouflée. La vitesse est excitante et mon cœur sourit tout le long. Je me sens si chanceuse d’être ici avec ce chasseur local. Mes yeux auront vu cette beauté renversante, c’est un cadeau extraordinaire ! C’est plus qu’une simple excursion. A travers la technique de Taqi, il y a tellement d’histoires, de siècles… Toute l’histoire du Groenland passe sous mes yeux, parcourent mes veines… Mon cœur bat le rythme groenlandais. Le vent gifle mon visage, le froid brûle mes yeux mais je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie !

J’étudie la façon dont Taqi dirige le traîneau. Il n’a pas de fouet, il murmure des mots à ses chiens. Sa voix est chaude et rassurante. Lorsque l’ordre n’est pas suivi, il le répète fermement avec cette même voix chaude et les chiens suivent les instructions. Il y a de l’harmonie entre eux. Conduire un traîneau à chien exige également une excellente condition physique. Parfois, Taqi quitte le traîneau pour aider les animaux, il le pousse de toutes ses forces ou court avec eux pour les stimuler. Quand j’écris « court », je veux dire à grande vitesse. Taqi est aussi bon à la course que ses chiens. Je suis impressionnée ! Je le scrute… Quand le traîneau dévale une pente, les chiens sont toujours aussi rapides mais nous devons freiner pour éviter de nous écraser. Taqi utilise son pied en guise de frein. Ses pieds cognent dans les rochers, glissent sur la glace mais sont très efficaces. Je souhaiterais conserver ce moment magique mais je ne peux pas. Je dois le laisser partir, laisser la nature sauvage le reprendre. Rien ne m’appartient ici mais la générosité est partout. On capture beaucoup de jolis moments mais tels des poissons, ils nous filent entre les doigts… Rien ne dure, c’est peut-être pourquoi je veux te parler de mon voyage. Pour garder ces jours, en moi, un peu plus longtemps. Mais je ne peux pas… Ils sont à toi désormais. Les poissons sautent, comme les histoires : d’une tête à une autre.

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Symphonie hivernale au Groenland – Ep 6

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

Episode 6 / 8

Nouvelle matinée à Ilulissat. Quelle chance j’ai ! Je savoure des pâtisseries danoises au petit-déjeuner en regardant les icebergs. Je ne peux pas m’habituer à écrire cela. Des icebergs au petit-déjeuner. Le Groenland au petit-déjeuner. Mon esprit liste toutes ces combinaisons lorsque j’aperçois Søren et Marie-Louise pour le petit-déjeuner. Oh, oui, encore une ! Ah ah ah ! Ils s’enquièrent de ma soirée et je leur demande comment était la leur. Naan… ! En les écoutant, je réalise que j’ai raté la plus belle aurore boréale qui soit ! Il y avait même une touche de violet dans celle-ci ! Ils l’ont vue de la fenêtre de leur chambre ! Vraiment ? Mais à quelle heure ? Oh, j’étais au bar puis au lit…. Dommage. Quelques secondes auparavant, une autre mauvaise nouvelle m’était tombée dessus. Ole Dorph, le maire d’Oqaatsut m’annonçait que nous ne pourrions pas naviguer vers le petit village ce matin comme prévu en raison du mauvais temps. Nous verrons quelles sont les chances demain matin, il m’appellera plus tard dans la journée. Je continue à savourer mes pâtisseries danoises en regardant les icebergs. Je suis au Groenland, rien de négatif ne peut m’atteindre, c’est impossible.

Le groupe part randonner, je reste à l’hôtel et écris des cartes postales, rêve, attends le coup de fil en espérant un feu vert pour demain.

Dessin, Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Dessin, Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Tableau, Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Tableau, Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Me rendre à Oqaatsut constitue une part importante de mon rêve groenlandais. Ce hameau est dans mon esprit depuis des mois et des mois…. Je ne m’imaginais pas aller au Groenland sans mettre les pieds là-bas ! Les heures passent, aucune nouvelle. Je téléphone. Ole me dit qu’il me rappellera vers 18h. Voilà le groupe qui revient. Le ciel est gris pour la première fois depuis notre arrivée. « Bonjour les amis, alors comment était la randonnée ? » Søren et Marie-Louise m’informent avoir réservé une table à Mamartut ce soir après m’avoir entendue parler du restaurant. Eh ben ! Je suis surprise et heureuse d’entendre cela. Et si j’allais avec eux ? Marie-Louise lit la pensée qui me traverse. « Voudrais-tu venir avec nous ? ». – « Je serais très tentée » répondis-je avec un sourire jusqu’aux oreilles et une expression des plus gourmandes sur mon visage. « Ok, allons-y ensemble, ajoutez-moi à votre réservation, j’ai hâte de manger là-bas à nouveau ».

Quelques minutes avant mon rendez-vous avec Søren et Marie-Louise, le réceptionniste de l’hôtel me tend le téléphone. C’est Ole. J’attrape le combiné en croisant les doigts (oui, avec la même main, mesdames et messieurs !). Nous naviguerons demain !! NAVIGUERONS VERS OQAATSUT !! Je suis siiiiii heureuse. J’ai envie d’embrasser Ole et le réceptionniste. Arrivent Søren et Marie-Louise. Je leur annonce la bonne nouvelle. Ils sont sincèrement heureux pour moi même si cela signifie que nous devrons nous dire au revoir demain matin. Profitons de notre dernière soirée ensemble.

Restaurant Mamartut, Ilulissat © Food is a story

Restaurant Mamartut, Ilulissat © Food is a story

Lorsque nous arrivons à Mamartut, le couple danois est séduit par l’aspect chaleureux du lieu. Je suis ravie qu’ils aiment. Ils sont intrigués par mon voyage au Groenland qui diffère un peu du leur. Mon ami Kasper m’a concocté un très joli programme avec une touche culinaire et une attention particulière portée à la vie locale. Je leur dis que les gens ne pensent pas « restaurant »  lorsqu’ils pensent au Groenland, ils pensent essentiellement « icebergs » et « aurores boréales ». Ils acquiescent. Ils n’auraient jamais imaginé trouver ce type de restaurant ici. Selon moi, cette île est en réalité l’endroit idéal. Les animaux (rennes, bœufs musqués…) vivent en liberté, on est au-delà du bio. Vous ne pouvez pas avoir de meilleurs produits. Pas de pesticides, pas d’antibiotiques, on ne se souvient même plus du goût que cela a sans ces toutes ces choses affreuses. Les poissons ne sont pas parqués dans d’immenses bassins comme en Norvège, leur chair est si tendre, les baies sont cueillies à la main dans les montagnes tout comme les feuilles d’angélique. Ici, les habitants vivent encore de la pêche et de la chasse. Le Groenland a le goût de la liberté. Dans quelques années, le Groenland est une destination qui comptera dans le monde des gourmets. J’en fais le pari. Je sens cette énergie et cet amour pour les bons produits. Les Groenlandais n’ont pas encore une culture gastronomique mais cela va venir. Ils ont toujours mangé une nourriture saine et bonne. Regardez ce qu’il s’est passé au Danemark avec le talentueux René Redzepi. La même chose arrivera au Groenland. Qui sera l’homme ou la femme à la tête de ce mouvement ? Ce sera intéressant à suivre.

Søren et Marie-Louise sont étonnés de ma passion pour le Danemark et la langue danoise. Alors, leur décision est prise. Le dîner se déroulera en version originale sans sous-titres. Ah ah ah ! Difficile à suivre mais j’adore ça ! Je leur recommande le délicieux kir et j’opte pour le carpaccio de baleine une fois encore. Søren et Marie-Louise choisissent un vin rouge italien. Je suis curieuse et meurs d’envie de le goûter. Nous commandons ainsi une bouteille. J’aime la liberté du Chef, il n’est pas snob du tout. Pour lui, accompagner la baleine avec ce vin rouge italien ne pose pas de problème tant qu’on aime le vin rouge corsé. Essayons ! Il y a bien une chose dont je raffole dans ce monde : tester ! Le vin est divin. Bien joué, mes amis, très bon choix. Je constate que la nourriture est aussi importante à leurs yeux qu’aux miens. Nous rions beaucoup. Ils parlent en danois, je réponds en anglais. Nous rions de plus belle. Je ne le sais pas encore mais le choix du dessert s’avèrera la partie la plus ardue. Marie-Louise me coache pour que je commande avec un accent danois parfait mes « Pandekager med orangesauce og iscreme ». Mais le pire est à venir avec son dessert nommé : « Æbler bagt med kanel og hasselnødder serveres med vanilje fløde ». Pfiou ! Un intitulé à rallonge mais elle est un bon professeur. Søren prend ma caméra et enregistre la scène. Oh mon dieu ! Finalement, le Chef comprend ma requête et chacun/ chacune obtient le bon entremet dans son assiette. Ils me charrient et évoquent la possibilité de poster la vidéo sur Facebook ou de l’envoyer à Kasper, mon ami danois . Ah ah ah ! Je suis foutue. Heureusement, les crêpes moelleuses et fondantes me font oublier la menace. Une autre merveilleuse soirée au Groenland. Nous quittons le restaurant et saluons le Chef. Dehors, c’est la tempête de neige ! Yiiiiiiiiihaaaaaaaaaaah ! Nous ne distinguons rien et devons par conséquent deviner où se trouve la route. Søren est joueur et malicieux. En retrait, il nous lance des boules de neige par derrière ! Ah, oui ? Tu veux jouer à ça ? Laissons la « méchante fille » en moi s’exprimer ! Je cours au côté de Marie-Louise et me dépêche d’amasser de la neige dans le creux de ma main. Maintenant, j’avance sans peur (ou presque) FACE à l’ennemi et je tiiiiiiiire ! Argh… la cible est manquée. « Cours, Marie-Louise, cours ! » La route est glissante et nous manquons de tomber. Nos rires émergent dans la nuit. Pas d’aurore boréale mais le plus doux son qui soit !

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Symphonie hivernale au Groenland – Ep 5

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 5 / 8

Une bonne nuit de sommeil. La première chose à faire dès le matin, ici : tirer les rideaux pour apercevoir la splendide vue sur le fjord. Je serais idiote de me lasser de cela. J’apprécie de voir les petites maisons colorées en bas de l’hôtel, de voir le fjord et les icebergs. Je remarque les allers-retours des bateaux de pêche. Et je ne peux m’empêcher d’ouvrir la porte-fenêtre pour ressentir cet air glacé que j’aime tant. A l’intérieur, il fait toujours trop chaud. J’aime quand ce froid-là caresse la peau de mon visage et dépose des baisers givrés sur mes joues rosées. Ma journée peut alors commencer. Et aujourd’hui, le vent jouera son plus beau solo car je pars en croisière voir les icebergs !!! Je pense être parée en ajoutant à ma tenue hivernale une paire de chaussette en soie et une paire de chaussette en laine + un collant supplémentaire et une chapka blanche. On a l’impression que j’ai un « lapin mort » écrasé sur mon visage car ma chapka est trop grande pour ma tête. Au lieu de se contenter de couvrir mon crâne et mes oreilles, la chapka s’épanouit et déborde complètement sur mon visage…. Ah ah ah ! Au moins, le lapin ou du moins sa dépouille verra tout un tas d’icebergs aujourd’hui. Tout comme moi.

Allons vers le port. Cet endroit est l’un de mes sites préférés à Ilulissat. Il m’apparaît comme le point de départ de tout, de tous les rêves…

Port d'Ilulissat © Food is a story

Port d’Ilulissat © Food is a story

Port, Ilulissat © Food is a story

Port, Ilulissat © Food is a story

Le temps est sublime ! Ciel bleu, aucun nuage, le soleil brille et le bateau ronronne. La croisière commence… Les vagues jouent avec l’embarcation. J’essaye de danser avec elles en laissant tout mon corps ressentir chacun de leur mouvement sans y opposer aucune énergie additionnelle. Mes genoux plient légèrement pour suivre le rythme, le rythme de la mer. Un massage divin. Si relaxant. Pendant ce temps, la nature enchante mon esprit par des visions d’icebergs impressionnants. Ils sont tout autour de nous et tous différents : forme, taille, texture, couleur, personnalité. Comme des empreintes digitales, ils sont tous singuliers. Certains sont polis et luisants, d’autres sont plus bruts et accidentés. D’autres encore semblent doux comme de la soie et donnent envie de dévaler leurs pentes… Les couleurs sont partout : blanc intense, blanc-bleuté, zébrures turquoises… bordées par le bleu de la mer. Leur silhouette est toujours une surprise : un trou au milieu de celui-ci, un sommet plat par-là, des coupes rectilignes / des courbes / des fractures / des « boulets » de neige au pied d’une colline glacée. Le Groenland aime le « land art » !

Il fait un froid de canard, la plupart des touristes sont désormais à l’intérieur du bateau pour se réchauffer autour d’un thé bien chaud. Mais quelques-uns sont toujours sur le pont à admirer les paysages givrés. Je fais partie de ceux qui restent dehors. Mes pieds sont gelés mais je veux profiter le plus possible, apprécier chaque minute, chaque seconde jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une seule. Je suis venue savourer le Groenland avec mes yeux, mon cœur, mes lèvres, ma langue. Avec tout mon corps. Je veux connaître tous ses parfums. Groenland, je t’ai attendu, espéré, je me suis languis de toi. Maintenant, je suis là, je te souris. J’entends ton chant, celui qui n’appartient qu’à toi : la symphonie hivernale arctique…

Iceberg © Food is a story

Iceberg © Food is a story

Baie de Disko © Food is a story

Baie de Disko © Food is a story

Iceberg, Baie de Disko © Food is a story

Iceberg, Baie de Disko © Food is a story

Iceberg © Food is a story

Iceberg © Food is a story

Iceberg © Food is a story

Iceberg © Food is a story

Icebergs © Food is a story

Icebergs © Food is a story

Icebergs © Food is a story

Icebergs © Food is a story

Retour au port. La croisière est finie. Je me promène. Se balader à Ilulissat équivaut à monter et dévaler des collines, il n’y a pas de route plate. Comme si l’ADN de la ville était celle d’une montagne russe s’étirant à l’infini.

Ilulissat © Food is a story

Ilulissat © Food is a story

Ilulissat © Food is a story

Ilulissat © Food is a story

Il est temps de rentrer à l’hôtel pour retrouver mes amis et partir dîner. Une table est réservée à « Mamartut » à 19h00. En groenlandais, cela signifie « cela a bon goût ». Quel nom parfait ! Cela aiguise mon appétit.  Nous sommes accueillis par le Chef et propriétaire danois, Kim Pedersen ! J’aime son couvre-chef et le style de son restaurant.

Kim Pedersen, Chef et propriétaire du restaurant "Mamartut" à Ilulissat © Food is a story

Kim Pedersen, Chef et propriétaire du restaurant « Mamartut » à Ilulissat © Food is a story

Chaleureux avec une décoration groenlandaise. Nous nous sentons tout de suite à la maison. J’ai faim pour une cuisine groenlandaise moderne et le menu me fait saliver. « Gabriel et Julia, et si on prenait un apéritif ? Un kir de camarine noire ? » Le chef nous précise que les baies sont cueillies à la main dans les montagnes alentour, à proximité du restaurant. C’est tout choisi pour moi. Julia me suit. Je veux avaler le Groenland ce soir ! Skål ! Kasugta ! Cheers !

Snaps à la camarine noire, Mamartut, Ilulissat © Food is a story

Snaps à la camarine noire, Mamartut, Ilulissat © Food is a story

Laissons le breuvage groenlandais faire son chemin dans mon corps et embrumer légèrement mon cerveau. Julia informe le chef qu’elle est végétarienne. Elle ne mange pas de poisson. Le Chef répond : « D’accord. Mais qu’en est-il de la viande ? » Cela me fait rire à gorge déployée pendant plusieurs longues minutes !! Tellement inattendu. C’était excellent ! Un humour dans la lignée des Monty Python ! J’ADORE ! Quelle chouette introduction. Après sa blague, il précise : « La prochaine fois, s’il vous plaît, prévenez-moi auparavant comme ça je pourrais anticiper ». Julia ajoute : « Si vous avez des pâtes et des tomates, ce sera parfait ». Kim Pedersen réfléchit : « Je vais voir ce que j’ai. » Il s’absente quelques secondes et revient déjà de sa cuisine. « Ok, laissez-moi réfléchir ». Nous voyons littéralement les idées surgir dans son esprit. « Ça y est, je sais. Je vais faire une soupe avec des potimarrons en ajoutant ceci avec cela [bla bla bla] » Je ne me souviens plus de tout le descriptif mais cela avait l’air super et extrêmement appétissant. Je lance un « Nous voulons tous être végétariens maintenant ! ». C’est la première fois qu’une personne se donne tellement de mal pour satisfaire le palais de Julia. Impressionnant et très sympathique. On l’entend s’affairer dans la cuisine, un son merveilleux ! Je suis passionnée par la gastronomie et suis aux anges quand s’échappe cette douce mélodie à la place de l’horrible bip-bip du micro-onde. J’aime entendre les aliments caraméliser dans la poêle, le son d’un déglaçage, les casseroles qui s’entre choquent. La soupe arrive et son fumet fait vibrer mon nez de plaisir. Ouah ! Julia goûte le plat et m’invite à faire pareil, c’est tellement bon. Je porte la cuillère à ma bouche grande ouverte, referme mes lèvres et avale le liquide chaud. Mmmmm ! C’est sacrément bon, un vrai délice ! Gabriel et moi suggérons au Chef de l’ajouter sur son menu la prochaine fois. Mon carpaccio de baleine est tout aussi excellent et le vin blanc sélectionné par le Chef l’accompagne si bien.

Carpaccio de baleine, Marmatut, Ilulissat © Food is a story

Carpaccio de baleine avec de l’angélique, Marmatut, Ilulissat © Food is a story

Gabriel ne peut s’empêcher de se renseigner sur les chances d’observer les aurores boréales ce soir. Le Chef dit « Hum, laissez-moi voir ». Il regarde la fenêtre. Tout d’un coup, nous le voyons quitter le restaurant, la porte se referme derrière lui. Nous sommes seuls dans la pièce. Plus de Chef. Où est-il passé ? Que se passe-t-il ? Je souris amusée par son attitude étrange. Il revient : « Les chances sont plutôt bonnes, ciel dégagé avec des étoiles ». Oh, il était dehors  en train de regarder le ciel…. J’éclate de rire, ce type est vraiment marrant.

Nous continuons nos discussions et apprécions les plats lorsque le Chef s’écrie «  Aurore Boréale ! ». Nous nous précipitons à l’extérieur, une lueur verte tout en courbe danse dans le ciel. Excellent timing, le dîner arrivait à sa fin, nous payons l’addition et remercions le Chef pour cette douce et amusante soirée avant de filer dehors une fois pour toute. Gabriel court en direction de l’hôtel pour chercher son trépied. Julia et moi descendons la colline en marchant tranquillement. Nous nous arrêtons dans un terrain vague pour nous allonger sur le sol enneigé si moelleux, confortablement installées pour regarder le spectacle magique des lumières arctiques. On se sent tellement bien. L’aurore boréale danse et s’étire juste devant nos yeux. Une magnifique bande colorée parmi les étoiles…. Lorsqu’elle s’en va, la nuit n’est pas encore terminée. J’ai prévu d’aller écouter de la musique « live » au Naleraq  et Julia souhaite m’accompagner. Nous nous relevons, essuyons de la main la neige de nos pantalons de ski et allons droit vers le pub local. Le tarif du billet d’entrée pour le concert est minime (20DKK). Il n’y a pas grand monde, c’est un peu trop tôt (23h) mais le jeune groupe groenlandais est déjà en train de jouer du rock sur scène. Super ! Nous choisissons notre table, retirons nos doudounes et apprécions le fait d’être là. Julia me dit : « C’est génial ! Une expérience locale authentique. Je suis heureuse de vivre ça ». Oui, c’est tellement vrai. C’est exactement ce que j’étais venu chercher.

Et si on se buvait un mojito ? Nous allons au bar et passons notre commande auprès du très très jeune barman. Il a l’air d’avoir 14 ans. Il n’a aucune idée de ce qu’est un mojito, il cherche dans la carte des boissons et ne le voit pas. Nous sommes amusées de le voir si interloqué et perdu à cause de notre demande étrange. Il appelle une femme plus âgée (sa maman ?) qui est assise dans la salle. Elle s’approche et nous informe qu’ils n’ont pas de mojito mais nous montre la liste des cocktails. Lorsque je jette un coup d’œil panoramique dans la grande salle, je vois des bouteilles de bières partout sur les tables. Les cocktails n’ont pas l’air très populaire. Néanmoins, nous sélectionnons un cocktail au hasard parmi tous les noms inconnus en espérant que le nôtre ne sera pas trop sucré. La femme groenlandaise est très amicale et nous sert nos verres avec un immense sourire. On retourne à notre table et battons le rythme de la musique avec nos pieds. Le chanteur a vraiment une voix chaude et… Oh oh oh ! Il porte le tee-shirt « Mojo Blues Bar København » ! Ce n’est pas possible ! C’est mon bar préféré à Copenhague ! Ils y jouent de la musique acoustique. J’y étais encore la veille de mon départ pour le Groenland ! Parfois, dans la vie, les évènements avancent de façon circulaire et c’est fantastique ! Je recommande cet endroit à Julia car je sais qu’elle et Gabriel vont passer quelques jours dans la capitale danoise après leur voyage groenlandais. La pièce commence à se remplir. Il semble que ce soir nous soyons les deux seules touristes. Des visages groenlandais partout, souriants. Nous sommes vendredi, dernier jour de la semaine de travail alors tout le monde a envie de s’amuser. Un esprit festif se propage. La piste de danse s’anime. Aucune inhibition, juste la joie de bouger en rythme. Libres comme l’air. Un couple, pas si jeune, entame une danse particulièrement sensuelle. Leurs cœurs sont heureux. L’alcool a déjà commencé à faire tourner quelques têtes et deux personnes assises sur leur chaise sont tombées dans un profond sommeil… Julia et moi avons certainement bu bien plus qu’elles mais leur constitution est moins résistante. Un homme de la sécurité veille sur elles afin que tout se passe bien. Elles ne sont pas violentes pour un sou mais je pense qu’il doit craindre la perte de connaissance ou le coma éthylique. C’est aussi l’un des problèmes majeurs au Groenland, l’alcoolisme. Julia et moi trouvons la situation un peu triste lorsque nous les voyons dans cet état. Mais qui suis-je pour juger ? Les Français ne sont pas mieux. Nous sommes les premiers à recourir aux anxiolytiques et antidépresseurs pour tenter de diminuer la souffrance psychique. Alors je décide d’arrêter de me sentir triste. Comment pourrais-je savoir ce qui est bon ou non pour les gens ? Je n’ai pas ce pouvoir. Ils l’ont. La seule chose que je puisse dire est que dans cette salle il y a des sourires partout et les gens ont envie de communiquer. Deux femmes s’assoient à côté de notre table. Julia est au bar. Elles commencent à me parler. Je vois leur visage s’éclairer lorsque je dis en danois que je viens de France et que mon amie vient du Brésil. Elles me disent leur nom, je leur dis le mien. J’ajoute « J’aime le Groenland ». J’aurais tant aimé dire plus. Peu de mots sont échangés entre nous. Elles me serrent la main et plongent leur regard intensément dans le mien, mes yeux sont dans les leurs. Instant suspendu. De la joie entre nous. Une joie pure. Communication de cœur à cœur. La plus pure qui soit.

Julia est un peu fatiguée. Nous décidons de rentrer à l’hôtel. Mais avant cela, je demande à Julia si ça lui dirait de faire un tour à la discothèque Murphy’s avec moi ? Juste pour jeter un coup d’œil. J’ai entendu dire que c’était pour un public plus jeune mais je suis trop curieuse… Elle acquiesce. Oh Julia, tu es géniale ! Ouvrons la porte de ce lieu. La musique s’adresse en effet à des plus jeunes. Le bar a l’air pas mal. Des spots électriques donnent une ambiance colorée à la salle. Le public est constitué de jeunes locaux. Une groenlandaise entreprend une danse sexy type pole dance mais sans la fameuse barre ! L’homme qui l’accompagnait l’abandonne sur la piste de danse et elle continue seule, très impliquée dans sa chorégraphie ! Il est temps pour nous de partir.

Dans le couloir de l’hôtel Hvide Falk, nous nous souhaitons bonne nuit. Je ferme ma porte, regarde ma montre : elle indique 02h00. Oh, il est déjà si tard !

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Symphonie hivernale au Groenland – Ep 4

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 4 / 8

Kangerlussuaq © Food is a story

Kangerlussuaq © Food is a story

Départ pour Ilulissat ce matin. Le vol est retardé mais finalement nous partons.

Sign at Kangerlussuaq Airport © Food is a story

Aéroport de Kangerlussuaq © Food is a story

Les gens font la queue pour entrer dans l’avion et sont prêts à courir pour avoir le meilleur siège avec hublot. On a l’impression d’être chez Harrods à Londres, le premier jour des soldes. Je dois reconnaître que la vue est superbe et Harrods ne peut pas rivaliser avec ça !

Vue aérienne, Kangerlussuaq © Food is a story

Vue aérienne, Kangerlussuaq © Food is a story

Vue aérienne, Ilulissat © Food is a story

Vue aérienne, Ilulissat © Food is a story

Pilote de la compagnie Air Greenland © Food is a story

Pilote de la compagnie Air Greenland © Food is a story

Pour observer les icebergs, visez le hublot de gauche, pour apercevoir la ville, optez pour le hublot de droite. Et si vous voulez embrasser le pilote, eh bien, soyez créatif et n’oubliez pas de nous envoyer la photo !

Waouh. Puis-je dire qu’Ilulissat est un véritable choc ? Non pas en raison de sa beauté, je mentirais en écrivant cela. Première impression : bondée ! Je n’aurais jamais cru dire une chose aussi absurde au sujet d’une ville de 4 530 habitants quand on pense que je travaille à Paris, une ville de 10 millions d’habitants ! Mais comparée à Kangerlussuaq, c’est comme entrer dans une mégalopole. Beaucoup de voitures et de gens se promenant sur les routes ! Le port est rempli de bateaux. Il y a même un soupçon de stress urbain. Ah ah ah ! Deux jours passés à Kangerlussuaq furent suffisants pour me faire perdre la tête.

Port d'Ilulissat © Food is a story

Port d’Ilulissat © Food is a story

Ilulissat church © Food is a story

L’église d’Ilulissat © Food is a story

Dog in Ilulissat © Food is a story

Chien à Ilulissat © Food is a story

Iceberg, Ilulissat © Food is a story

Iceberg, Ilulissat © Food is a story

Snowmobile , Ilulissat © Food is a story

Motoneige , Ilulissat © Food is a story

Avec le groupe, nous arrivons à l’hôtel Hvide Falk. Un vrai bijou. J’aime sa décoration : une peau d’ours accrochée au mur, un petit kayak suspendu au plafond, un piano dans la salle du petit déjeuner… Accueillant et chaleureux.

Lorsque j’ouvre la porte de ma chambre, je suis estomaquée par la vue.

Chambre avec vue, Hvide Falk Hotel à Iulissat © Food is a story

Chambre avec vue, Hvide Falk Hotel à Iulissat © Food is a story

Une grande baie vitrée et un balcon donnent sur le fjord et ses icebergs. Une carte postale onirique. Mais il est temps d’aller dehors et de faire connaissance avec cette « ville immense » grâce à une visite guidée. A chaque passage devant le port d’Ilulissat, j’aurai ce désir irrépressible de partir faire un tour de bateau avec un pêcheur pour l’observer travailler… J’aime le parfum de la mer, le vent qui vous gèle lorsque vous êtes à bord. Et j’adore le poisson. Les marins ont une relation intime avec la mer, ils sont proches de la nature et des choses simples de la vie. J’adorerais discuter avec eux et connaître leur vie.

Notre guide Christian nous montre tout : le célèbre musée de Knud Rasmussen, l’église, les bars, les cafés, les nombreuses écoles maternelles, le traîneau du Père Noël avec sa boîte aux lettres géante (oh oui, le Père Noël ne vient pas de Finlande mais du Groenland, tu devrais savoir cela sinon ta liste de vœux ne parviendra pas à la bonne adresse. Ce serait dommage de n’avoir aucun cadeau le soir de Noël… Penses-y pour l’hiver prochain).

Musée Knud Rasmussen, Ilulissat © Food is a story

Musée Knud Rasmussen, Ilulissat © Food is a story

Il est déjà 14h00. Avec Julia et Gabriel, nous sommes affamés et sommes impatients de déjeuner au restaurant de l’hôtel Hvide Falk. J’opte pour le poisson, bien sûr.

Dîner au restaurant du Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Dîner au restaurant du Hvide Falk Hotel, Ilulissat © Food is a story

Mes amis me demandent de choisir la bouteille de vin blanc alors je sélectionne avec un certain plaisir du Pouilly Fumé. La nourriture est délicieuse. Nous trinquons au Groenland. Une fois terminé, nous organisons notre propre tour : direction le supermarché pour voir les produit locaux. Julia et Gabriel plongent dans les étals du magasin… quand je file droit vers les biscuits. De retour à l’hôtel, ils m’invitent dans leur chambre pour partager une bouteille de vin blanc. Ce couple sait profiter de la vie, ils sont si amicaux. Alors me voici avec eux, tenant dans la main un verre de vin doré tandis que mon regard se pose sur les icebergs flottants dans le fjord. N’est-ce pas fou ? Suis-je dans un rêve ? Nous discutons assis sur les lits ou dans les fauteuils. Ils me racontent leur vie au Brésil et me parlent notamment de l’insécurité. Cette violence et angoisse qu’ils doivent affronter au quotidien. Etre en vacances à l’étranger est un véritable soulagement pour eux. Le jour fait lentement place à la nuit et nous ouvrons une nouvelle bouteille. Les aurores boréales font, bien sûr, partie de la conversation puisque Gabriel est venu ici pour réaliser son plus grand rêve : les photographier. Quelles sont les chances, ce soir ? Et le meilleur endroit pour les observer ? Je remarque Søren et Marie-Louise, le couple danois, sur le balcon. Ils scrutent le ciel. Søren est, lui aussi, au Groenland pour les aurores boréales. J’ouvre la porte-fenêtre et les effleure par surprise. « Ça vous dirait de nous rejoindre à l’intérieur, on a une bonne bouteille de vin ? » Nous sommes maintenant 5 dans la chambre. Gabriel et Julia disposent leurs trouvailles du supermarché sur la table et je cours vers ma chambre pour amener le dessert : biscuits et bonbons. Gabriel ouvre une nouvelle bouteille et nous rions de plus belle. Je parle de ma passion/ fascination pour le Danemark et la langue danoise (l’un de mes sujets préférés avec la gastronomie). Les rires résonnent, les verres se remplissent de nouveau. Julia aborde la politique. C’est une si belle soirée. Nous ne nous connaissions pas avant notre arrivée au Groenland et nous sommes soudainement si proches. Cet échange international est passionnant : à quoi ressemble la vie au Brésil, au Danemark et en France ? Qu’est-ce qui nous différencie ou nous unit ?…

La nuit est tombée sur Ilulissat et je sens mes amis tomber aussi mais de sommeil. Il fait chaud à l’intérieur alors j’essaye de motiver les troupes pour une chasse aux aurores boréales. J’ai besoin de sentir l’air froid. Marie-Louise est trop fatiguée pour nous suivre cette fois-ci. Elle part se coucher. Mais je n’abandonne pas pour autant : « allez, ça vous dis? » Julia interloquée me demande comment je fais pour être tout le temps de bonne humeur : « tu n’es jamais fatiguée ? » – « Hé, nous sommes au Groenland ! J’veux danser avec les aurores boréales ! Venez avec moi ! » ? J’ajoute en murmurant « …et le vin blanc ne me donne jamais sommeil, jamais! ». Ils rient. C’est le début de la victoire contre l’assoupissement. Gabriel finit par enfiler ses vêtements en peau de phoque et Julia essaye d’ouvrir les yeux pour sortir de la pièce. Søren était plus facile à réveiller, il est déjà dans le couloir avec moi à attendre le couple brésilien pour notre expédition spéciale Nordlys. Yiiiiiiiiiiiihhhhhhaaaaaaaaaaah !! Nous sommes dehors et nous nous dirigeons vers le vieil héliport. Les garçons sont si rapides maintenant, que se passe-t-il ? Julia et moi avançons bien plus lentement. Il faut dire que Julia transporte le trépied de Gabriel. Une fois en haut de la colline, Søren et Gabriel continuent en grimpant la montagne. Avec Julia, nous nous étendons sur les rochers, les yeux fixés sur le ciel. Nous discutons quand subitement, la voici : l’aurore boréale ! Julia appelle Gabriel mais aucune réponse. Après plusieurs tentatives, nous décidons d’escalader la montagne pour retrouver l’équipe masculine. L’aurore boréale est assez pâle et de couleur verte mais elle est bien là ! Puis elle disparaît. Nous attendons mais il fait de plus en plus froid. Gabriel et Julia sont allongés sur la structure en bois du vieil héliport scrutant le ciel pendant que Søren et moi nous nous tenons debout l’un à côté de l’autre. Je tente de déceler une nouvelle aurore boréale mais non, rien de plus. Søren tend le bras dans les airs et me montre les étoiles, il me parle des constellations. Petit à petit, la voûte céleste s’anime sous mes yeux. Des figures venant des temps anciens prennent vie. J’étais venu chasser quelque chose de très précis et j’ai trouvé autre chose de tout aussi magique. Merci Søren pour ce moment.  Il est temps de revenir à l’hôtel, je suis frigorifiée. Julia et Gabriel sont les plus courageux, ils restent en espérant l’arrivée d’une nouvelle aurore boréale.

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Symphonie hivernale au Groenland – Ep 3

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 3 / 8

Retour à Old Camp pour une autre aventure excitante. Direction : la calotte glaciaire ! Nous avons la chance d’avoir à nos côtés le guide d’héliski local, Adam. Passionné par la photographie, il nous promet de nous faire découvrir de véritables merveilles… Sur le chemin, nous repérons des rennes dans les montagnes et Adam stoppe le bus 4×4 pour que nous puissions prendre des photos.  Nous apercevons l’horizon bleu/blanc de la calotte glaciaire…

Renne à Kangerlussuaq © Food is a story

Renne à Kangerlussuaq © Food is a story

Mais il nous réserve plus encore… Adam gare le bus à proximité du Glacier Russel et nous prête des bâtons de ski pour éviter de glisser. Nous nous dirigeons vers une vague géante d’un bleu glacé comme si cette vague avait été stoppée en plein mouvement et gelée par un sort bien étrange…

Russel glacier © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Nous poursuivons notre marche et … OH MON DIEU ! Qu’est-ce que c’est ? Où suis-je ? Suis-je sur la planète Krypton avec Superman ? Je n’en crois pas mes yeux ! Je n’ai jamais vu une chose pareille de ma vie… WaouuuOOOoooUuuHHHH !! Nous marchons autour de sculptures glacées impressionnantes et gigantesques. Elles émergent du sol. Certaines sont pareilles à des tunnels menant à de mystérieux chemins… Tant de couleurs (vert, bleu, turquoise, même un peu de noir) et de formes. Leurs sommets sont recouverts d’une blancheur immaculée, la neige. Certaines jouent des percussions. Je te jure. La glace te parle si tu tends l’oreille. Entends-tu ? Les craquements. Les grincements… J’aime ta musique, continue de jouer. Mon cœur fait écho à ce rythme envoûtant en y répondant par son propre battement. Boum, Boum, Boum. Il bat la chamade désormais absorbé par cette vision divine, hypnotisé par cette beauté. La glace a mis le feu en moi, le crois-tu ?

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Glacier Russel © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Russel Glacier © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Russel Glacier © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

Russel Glacier © Food is a story

Glacier Russel © Food is a story

GlacierRussel

Glacier Russel © Food is a story

Adam s’amuse à prendre des photos et à nous faire entrer dans son jardin secret. Il ressemble à un photographe de Vogue ou Vanity Fair avec la glace qui prend la pose. Instant incroyable. Bon sang ! OH, OUI ! BON SANG ! QU’EST-CE QUE J’AIME être à Kangerlussuaq ! Il est temps de remonter dans le bus et de se diriger vers la calotte glaciaire. Des bœufs musqués sur la route, là dans les montagnes !

Bœuf musqué © Food is a story

Bœuf musqué © Food is a story

Ce jour est aussi fou que possible.  Mes yeux ont été les témoins de tant de merveilles, les images des sculptures glacées précédentes sont restées fixées sur ma rétine. A la place des dollars surgissant parfois dans le regard halluciné des personnages de bandes dessinées à la Tex Avery, les miens ont trouvé des biens plus précieux : les paysages du Groenland… Ils peuvent procurer des frissons et faire tomber dans les pommes de bonheur. Une chaleur à l’intérieur qui ne te quitte plus. Je me sens tellement planer. Le fait de voir la calotte glaciaire et de ne pas pouvoir marcher dessus car nous manquons de temps n’est même pas un problème.

Igloo près de la calotte glaciaire © Food is a story

Igloo près de la calotte glaciaire © Food is a story

Nous devons retourner au bus mais mon esprit a été époustouflé. Merci Adam pour cette découverte incroyable. Je ne l’oublierai jamais.

Nous voilà à l’Old Camp de nouveau. Une petite faim se fait sentir ? Suis-moi au restaurant. Monte avec moi dans le bus. Le bâtiment décoré de nombreuses guirlandes lumineuses étincèle dans la nuit noire. Le Chef du Roklubben est très fier de nous présenter son gigantesque buffet groenlandais.

Buffet groenlandais au Roklubben, Kangerlussuaq © Food is a story

Buffet groenlandais au Roklubben, Kangerlussuaq © Food is a story

Buffet groenlandais (carpaccio de baleine et mattak) © Food is a story

Buffet groenlandais (carpaccio de baleine et mattak) © Food is a story

Mon tour est venu de m’approcher du buffet, l’eau à la bouche et l’assiette vide. Tant de mets : crevettes, baleines, bœufs musqués, flétans… et… Oh, est-ce possible ? Oui, toi, là-bas ! L’élégant dans le saladier ! J’espérais cette rencontre, je rêvais de te goûter mais n’étais pas bien sûre de l’endroit où je pourrais te trouver. Et te voilà, face à moi, comme un cadeau surprise le soir de Noël. Ha ! Que de chance aujourd’hui ! Ce soir, je vais enfin connaître ton goût, mon cher Mattak.  J’ai gardé une assiette vide juste pour toi, tu es mon invité royal. Laisse-moi t’admirer.

Mattak © Food is a story

Mattak © Food is a story

Quelle classe tu as ! Cette touche de noir juxtaposée au blanc, ce jeu de domino d’un nouveau genre m’intrigue (Les paroles de Stevie Wonder me trottent dans la tête : « Ebony and Ivory live together in perfect harmony »). Gras et peau. Je te porte à ma bouche. J’ai entendu dire qu’il fallait te mâcher pendant un long moment. Hmm. Le gras est un peu plus dur que je ne me l’étais imaginé mais il sait aussi se faire tendre au même instant. Quel curieux jeu joues-tu… Le gras commence à fondre sur ma langue. Ça y est ! Je te tiens ! Ton goût se dévoile. Tu m’évoques… l’amande ! N’est-ce pas dingue ? Je demande à Gabriel de tester le mattak pour me donner ses impressions.  « Comment le décrirais-tu à quelqu’un qui n’en a jamais mangé ? » Il mâche et mâche encore…. On dirait bien qu’il n’en a pas la moindre idée. Je suis curieuse de savoir si ses références culinaires brésiliennes peuvent apporter quelque chose de nouveau à ma description. « Tu ne trouves pas que ça a le goût d’amande ? » Je vois ses yeux s’écarquiller. « Amande ? » Il mâche avec excitation. « Oh oui ! Amande ! Tu as raison. Ça a le goût de l’amande.» Il mâchouille de nouveau et je le vois cracher le mattak avec ferveur dans l’assiette en y ajoutant une petite grimace. Ah ah ah ! Inattendu mais tellement drôle !

Il ne fait jamais bon être trop chanceux la même journée alors pas d’aurores boréales ce soir pour notre excursion spéciale aurores boréales. Mais d’une certaine façon, nous en avons vu une. Certains disent qu’on peut les entendre mais je te promets qu’on peut aussi les savourer. Non, je ne me moque pas de toi. N’as-tu jamais bu le café groenlandais ?

Café groenlandais © Food is a story

Café groenlandais © Food is a story

Il est flambé au Grand Marnier et les aurores boréales incandescentes atterrissent dans ton verre à chaque fois. Garanti 100% quelle que soit la météo ou la saison. C’est mon astuce pour tous les vrais chasseurs d’aurores boréales. :p Mais n’essayez pas d’en apercevoir trop dans la même soirée, vous risquez d’avoir un mal de crâne le lendemain.

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Symphonie hivernale au Groenland – Ep 2

Symphonie hivernale arctique au Groenland : saveurs du Paradis.

EPISODE 2 / 8

Ce matin, mon réveil sonne très tôt et je n’ai jamais été aussi heureuse d’entendre ce son. La nuit fut belle avec une aurore boréale verte dansant dans le ciel.
Il fait encore noir dehors mais je vais apprendre à te connaître davantage, mon cher Kangerlussuaq, de l’intérieur. Marcher parmi tes montagnes, glisser sur tes fjords gelés et essayer d’observer tes merveilleux bœufs musqués…. Avec moi, Julia et Gabriel du Brésil. Nous sommes sur le point de randonner avec un guide local exceptionnel : Jens-Pavia. Notre chauffeur de taxi nous attend dehors. Je suis prête et hurle « Allez, sautons dans la voiture. Cette journée va être FOLLE ! » Les sourires sont sur tous les visages et les cœurs légers. Je connais le parcours du guide et j’attends cette rencontre avec beaucoup d’impatience. Je me sens privilégiée de partager du temps avec ce maître des lieux. Julia et Gabriel sont dans le même état d’esprit. Sur la route vers le point de rencontre, nous rions avec le chauffeur groenlandais. Il a tellement envie d’échanger avec nous. J’essaye quelques mots en danois et il nous apprend un peu de groenlandais. Tout le monde semble si heureux à 6 heures du matin dans ce lieu isolé. Agréable. Voilà Jens-Pavia. Serrage de mains et présentation rapide. Et nous revoici tous à l’intérieur de la voiture pour rejoindre le point de départ. Ça y est. Nous sommes arrivés. La nuit fait lentement place au jour. Cette douceur bleutée unit le ciel et les montagnes enneigées. Paysage serein. Un autre joli monochrome. Le Groenland aime l’art moderne.  De la neige émane une lumière apaisante. On se sent littéralement encerclé par l’harmonie. Les paysages sont si vastes, nous avons tellement d’espace et personne à l’horizon. La nature sauvage juste pour nous en ce matin resplendissant. Jens-Pavia ouvre son sac à dos. Il en sort une paire de jumelles et part s’assoir sur un rocher.

Jens-Pavia looking out for musk-oxen in Kangerlussuaq © Food is a story

A la recherche des bœufs musqués avec Jens-Pavia,  Kangerlussuaq © Food is a story

Jens-Pavia in Kangerlussuaq © Food is a story

Jens-Pavia, Kangerlussuaq © Food is a story

Il cherche les bœufs musqués. «  Eh bien, il pourrait y en avoir deux ou trois par là-bas à moins que ce soient des rochers. Difficile de les différencier d’ici. De toute façon, nous allons nous diriger vers les montagnes et nous verrons bien ». Nous évoluons dans un cadre de toute beauté. Julia et Gabriel se mettent soudainement à rire et insistent pour me prendre en photo. «  Tu sauras quelle tête tu auras quand tu seras plus vieille ! ». Je réalise alors le sujet de leur plaisanterie. Du givre s’est déposé malicieusement sur mes cheveux et me fait ressembler à une vieille dame. Ah ah ah ! J’apprécie l’idée que mes cheveux aient leur propre expérience groenlandaise !

Jens-Pavia lit pour nous le sol enneigé à livre ouvert : « Ici, il y avait un lièvre arctique et par-là un renard polaire ». La neige est un tableau. Il y apporte sa contribution en dessinant de nouvelles empreintes d’animaux pour mieux nous les faire connaître. Ils ne sont pas là et pourtant, ils apparaissent soudainement sous nos yeux. L’émerveillement est partout. « Regardez ces petits oiseaux blancs là-bas dans le buisson ! » s’enthousiasme-t-il. « Ils sont vraiment minuscules mais si beaux, cette année a vu leur nombre augmenter comme jamais…. »

Le terrain sur lequel nous marchons change constamment : poudreuse, neige compacte, glace… Selon le type de sol, nos pas ne résonnent pas du tout de la même façon. J’écoute, fascinée et dit au guide que nous pourrions faire de la musique expérimentale dans ces paysages hivernaux. Je rêve et imagine que des musiciens viennent avec des microphones capturer ces sons et réaliser ici un album spécial : la symphonie de Kangerlussuaq… Des corbeaux volant au-dessus de nos têtes émettent un coassement. Merci, mes amis, pour votre encouragement. 😉

Les jumelles sur le nez, Jens-Pavia nous annonce une bonne nouvelle : « Allons par-là, les bœufs musqués y sont sûrement. » Nous devons être les plus silencieux possible. Le crissement de nos pas dans la neige pourrait les alerter et les faire fuir avant même que nous les approchions. Notre guide nous livre une astuce en nous recommandant de marcher en priorité sur les petites plantes séchées. Nous le suivons dans les montagnes. Impossible de s’approcher en empruntant une voie directe, trop risqué, nous devons contourner, prendre un chemin bis pour ne pas se faire repérer. C’est si amusant. Montée d’adrénaline. Certains chassent les aurores boréales avec l’espoir d’obtenir une belle photo, d’autres, comme nous aujourd’hui, font exactement la même chose avec les bœufs musqués. Le cœur palpite. Soudain, Jens-Pavia chuchote : « ils sont là-haut ! Vous les voyez ? ». Oh mon Dieu ! Oui nous les voyons ! J’ai envie de retenir ma respiration. Des frissons me parcourent.

Musk ox in Kangerlussuaq © Food is a story

Bœuf musqué,  Kangerlussuaq © Food is a story

A demi-cachés, nous prenons des photos (un ou deux clichés) impressionnés d’être à quelques mètres de ces animaux massifs et légendaires lorsqu’un mouvement de Gabriel les fait fuir. Pas grave. C’était magique ! Je n’aurais jamais cru pouvoir m’approcher si près de bœufs musqués. Les connaissances et la solide expérience de Jens-Pavia ont rendu la rencontre possible. Quand vous êtes avec un guide qui connaît l’arrière-pays comme sa poche, tout devient possible. C’est comme si on vous remettait les clefs d’un monde nouveau, lumineux, comme si on vous offrait la dernière pièce d’un puzzle et que vous aviez la chance incroyable d’avoir une vue d’ensemble pour la toute première fois. Vision claire et splendide d’un monde sauvage…. Nous pénétrons ses secrets. Jens-Pavia est plus qu’un guide, on devine un homme d’une grande sagesse. Une personne rare. Curieux et passionné, il apprend encore et toujours en partageant ses découvertes sans fanfaronner. Il nous montre des vestiges archéologiques d’anciennes habitations qu’il est le seul à avoir découvert. Les scientifiques étudient en effet chacune de ses trouvailles.

Jens-Pavia showing us a Greenlandic tomb © Food is a story

Jens-Pavia nous montre une tombe groenlandaise © Food is a story

Greenlandic tomb © Food is a story

Tombe groenlandaise © Food is a story

Ce n’est pas une randonnée, c’est un véritable voyage en plein cœur de la nature sauvage, de l’histoire, de la vie, de la mort… Une communion avec les éléments, presque mystique. Je suis infiniment heureuse. Jens-Pavia semble si serein, est-ce qu’il tire sa force de toutes ces heures passées dans la nature ?

Gabriel retire ses gants pour manger. Une fois la pause du petit-déjeuner terminé, ses mains commencent à lui faire atrocement mal. Il souffre énormément et ne parvient plus à les réchauffer. Cela l’angoisse beaucoup. Julia et moi sommes un peu inquiètes mais sommes rassurées par la tranquillité de Jens-Pavia. Rien de grave ne peut nous arriver, nous sommes entre de bonnes mains, nous le savons. Notre guide cherche des branches ici et là. Il nous dit que tant que Gabriel souffre, c’est un signe positif. Il ouvre son sac à dos et en extrait des grattoirs de boîtes d’allumettes, une allumette et une longue bougie qu’il enfouit sous les branchages. Puis il démarre le feu et demande à Gabriel d’approcher ses mains, il n’y a pas de moyen plus efficace pour se réchauffer. Gabriel obtempère mais sans y croire. Alors impatient, souffrant et grimaçant, il décide d’abandonner cette voie et cherche à remettre ses gants au plus vite. Jens-Pavia dit à Gabriel que la seule façon d’avoir chaud n’est pas de garder ses mains dans les gants mais de les rapprocher du feu. Sa façon de lui dire est informative, aucune pression, pas de ton autoritaire, aucun ordre. Juste un conseil amical. Nous encourageons Gabriel à essayer une nouvelle fois. Il place ses mains nues et tremblantes autour du feu et attend. Julia et moi sommes si calmes. Quand vous faîtes confiance à quelqu’un, quand vous croyez en ses aptitudes, il n’y a ni panique, ni peur, juste une très douce et agréable paix intérieure. Petit à petit, Gabriel commence à sentir la chaleur revenir mais pas encore au point de retrouver le sourire. Alors Jens-Pavia extirpe quelque chose de nouveau de son sac à dos et annonce qu’il détient LES meilleurs et PLUS CHAUDS gants au monde faits avec de la laine de bœufs musqués et confectionnés par sa femme. Gabriel les essaye immédiatement. Après quelques minutes, il plaisante de nouveau. Cela a fonctionné comme promis. Est-ce que le sac de Jens-Pavia est une sorte de chapeau de magicien ??? En sortira-t-il un lapin blanc la prochaine fois ?

La randonnée touche presque à sa fin. Nous revenons par le fjord gelé. Nous nous arrêtons et balayons la poudreuse avec nos gants pour percevoir la glace. Quel spectacle, de jolies lignes et motifs la parcourent, la travaillent depuis la surface jusque dans ses profondeurs comme des notes dansant sur une portée.

Frozen fjord in Kangerlussuaq © Food is a story

Fjord gelé, Kangerlussuaq © Food is a story

Frozen fjord in Kangerlussuaq © Food is a story

Frozen gelé, Kangerlussuaq © Food is a story

Notre guide souhaite absolument nous montrer un cliché sur son appareil photo pris au même endroit quelques jours auparavant. On y voit des ailes d’ange sculptées à l’intérieur de la glace. Waouh ! Kangerlussuaq est définitivement un lieu magique. Il est temps de remercier chaleureusement notre talentueux Jens-Pavia et de lui dire au revoir. Une chose est sûre, je reviendrai randonner avec lui. Il a transformé une matinée ordinaire en une fête sacrée. Quelle belle rencontre !

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