Food On the Edge 2015, Episode 1

Food on the Edge ou les espoirs du premier rayon de soleil

Episode 1 / 2

Toute histoire débute par un rêve. Celle-ci est celle du Chef étoilé Irlandais JP McMahon.

JP McMahon, Food On The Edge 2015, Galway, Irlande © Food is a story

JP McMahon, Food On The Edge 2015, Galway, Irlande © Food is a story

De son prénom, nous ne saurons rien de plus. Ce sera JP, un point c’est tout. Un son qui claque comme le fouet, un métronome qui bat la mesure, une horloge intérieure qui fait tic-tac. TIC-TAC. Car le temps est compté Mesdames et Messieurs. L’avenir de la cuisine est en train de se jouer. Son futur sera discuté dans la ville de Galway où il réside et travaille. Ne riez pas. Comment osez-vous douter de la puissance d’un rêve ? Seul un grain de folie peut vous donner les ailes nécessaires pour atteindre les plus hauts sommets. Sans rêve, pas de passion, pas de cœur qui bat, pas d’exploit. Alors oui, Galway, sa Galway sera le centre de l’univers gastronomique et ce pendant deux jours en octobre 2015. Les plus grands Chefs de la planète seront là. Certains viendront même d’Australie, des USA, de Singapour…. Albert Adria sera là. Oui, parfaitement ! David Kinch aussi. Oui aussi ! Et Quique Dacosta ? Là ! Ils seront quarante au total. Ils prendront un voire deux avions et puis effectueront un long trajet en bus pour rejoindre la ville de notre rêveur JP McMahon. Oui. Et ce symposium culinaire tant désiré portant sur l’avenir de la gastronomie s’appellera «  Food on the Edge ». On pourrait le traduire par cuisine sur le fil, cuisine d’avant-garde avec cette notion de cuisine au bord d’un précipice…. Est-ce un début ? Est-ce une fin ? De quoi s’agit-il ? Comment réagir tout au bord de la falaise ? Rebroussez chemin ou croire encore et toujours au rêve, au miracle et sauter… sauter à corps perdu vers l’inconnu, sans retenue, sans préjugés, le cœur léger et l’esprit curieux. Que peut bien nous réserver cet avenir dont nous ne savons rien ? Tel sera le délicat sujet de réflexion de ce G40 Gastronomique.

Mais comme le film Short Cuts de Robert Altman, les récits ne sont pas linéaires. Les destins et les rêves se croisent.

L’Irlande est une terre d’émigration et d’immigration. Les énergies s’y rencontrent, s’y électrisent. Désillusions ou espoirs fous, les envies s’agrègent autour de ce triangle des Bermudes, pardon de ce maelström celtique, à la fois foyer de condensation et d’expansion. Peut-on sentir cette puissance d’ici, de France, sans jamais y avoir mis les pieds ? Je crois bien que oui. Etrangement l’Irlande s’est imposée à moi comme une évidence lors de deux périodes charnières de ma vie où j’étais amenée à me réinventer. La première fois ce fut un rendez-vous manqué. Je voulais partir sur les traces de l’anglais John Hinde comme on part à la recherche d’un trésor, envie d’en savoir plus sur cet artiste étrange, fascinant, perfectionniste, au parcours étonnant. Questionner ceux qui l’ont connu. Le raconter. Lui rendre hommage. Envie d’en faire un livre. Je n’ai pas eu le courage d’aller au bout de mon idée. Pas eu le courage de sauter dans le précipice. J’ai rebroussé chemin. Mais l’Irlande ne m’a pas oubliée. Plusieurs années ont passé… Me voilà à nouveau dans le maelström. Je ne sais toujours pas nager mais cette fois, j’attrape la branche d’arbre que l’on me tend. L’Irlande est celle qui croit en moi aussi fort que je crois en elle et en son pouvoir de transformation. Alors je m’élance depuis les falaises de Moher. Je ne regarde pas les vagues en bas qui s’abattent avec fracas contre les rochers mais je fixe l’horizon, cette ligne de fuite infinie devant moi. Un. Deux. Trois. La confiance me porte. Je saute ! Respiration en suspension…. Mais… je vole ?! JE VOLE ! Irlande, tu me donnes des ailes. Tu m’offres une autre chance. Ce travail d’écriture, je vais enfin le réaliser et il portera sur le sujet qui me tient aujourd’hui le plus à cœur : la Gastronomie. Cette passion bouillonne en moi depuis que nous nous sommes quittées. Mais ça, tu le sais déjà. J’ai dévoré les discours des Chefs davantage même que leur cuisine. Leur mode de vie a infusé dans mon esprit. Le courage qui me manquait, je l’ai enfin trouvé. Et ce symposium en Irlande est pour moi le signe d’un nouveau départ. Il n’y a pas de plus beau symbole. A cette idée, mon horloge intérieure se met à battre au rythme de GAL-WAY, GAL-WAY. Mes veines temporales se gonflent et se rétractent sur ce tempo. Mon stylo danse sur la page blanche. Il sent la sève de l’encre bleue revenir en lui. Il reprend des couleurs, reprend vie. Ah que cela fait du bien ! Je lui murmure : Slalome, glisse sur les lignes. Il me répond gaiement par un triple boucle piqué.  De mes lèvres s’échappe un Enflamme-toi ! Emmène-moi !

Pendant ce temps, aux quatre coins du Monde, des Chefs étoilés préparent leurs valises remplies de rêves. Ils ont un message à délivrer. Par moment, leur cœur est serré par l’émotion comme à l’étroit dans un corset. Ce qu’ils vont nous exposer vient de leurs entrailles, du plus profond de leur être. Emus, ils marquent une pause dans leurs préparatifs pour prendre une profonde inspiration, le regard perdu dans le vague mais le songe à portée de main. Vient le moment de l’expiration. L’air est bien expulsé mais les Chefs ont conservé en eux la saveur envoûtante laissée par cette inspiration onirique. Le rêve est la sixième saveur de base, la plus précieuse. Ils bouclent leurs bagages.

Aéroport Roissy CDG. Je suis dans la salle d’embarcation et aperçois au travers des grandes baies vitrées l’avion d’Aer Lingus se poser. Sa carlingue est animée par les photos des joueurs de rugby irlandais, le XV de trèfle. Le troisième quart de finale de la coupe de monde de rugby opposant l’Irlande à l’Argentine se jouera cet après-midi sur l’île celtique. En attendant, l’appareil porte haut et fier le « green spirit ». S’envoler avec l’espoir tatoué sur les flancs, pas mal comme programme.

Dublin airport, Aer Lingus et son Green Spirit © Food is a story

Aéroport de Dublin, Aer Lingus et son Green Spirit © Food is a story

Il est temps d’embarquer. L’avion est plein à craquer. Le steward adresse un sourire gêné aux deux femmes devant moi. Il semble demander leur indulgence : « Oui, le dimanche on est toujours complet à cause des groupes scolaires. Bon courage et mettez vos boules Quies ». Je cherche mon siège et y trouve une jeune fille déjà confortablement installée. Elle est à côté de ses copains. Ils ont 14-16 ans comme quasiment tous les passagers de cet avion. Son professeur me demande une faveur, les laisser ensemble. On m’offre une autre place avec hublot. Les demoiselles de ma rangée m’apprennent qu’elles transitent par Dublin. Elles se rendent à New York pour la première fois avec leur école. Elles ont les yeux qui brillent. Cela me rappelle la première fois que je me suis envolée pour les Etats-Unis, j’avais moi aussi 14 ans et c’était le plus beau jour de ma vie. J’allais enfin vivre le rêve américain pour de vrai ! Depuis je me suis réveillée mais peu importe. Je comprends leur enthousiasme et souris. L’hôtesse de l’air ne sait plus où donner de la tête. Les jeunes ont tout chamboulé, ils se sont attribués n’importe quelle place, les ont échangées. Résultat, certains passagers se retrouvent déboussolés sans savoir où s’asseoir. Tout finit par s’apaiser, le désordre a formé une unité nouvelle et différemment organisée. Cela m’amuse. Je me dis qu’il s’agit d’une très belle entrée en matière eu égard au sujet du symposium qui m’attend. Ces adolescents représentent le futur. Une jeune génération, insouciante, euphorique qui bouscule l’ordre établi. Etre dérangé dans son confort, dans sa routine ne fait pas forcément plaisir mais au fond est-ce bien grave ? Peut-on progresser sans à coup, sans heurt ? Adopter une nouvelle perspective, un autre regard, voilà peut-être ce qui nous pousse à évoluer. Multiplier les points de vue. Les collectionner en une seule image comme dans le portrait de Dora Maar peint par Picasso.

Réfléchir à l’avenir nous oblige inévitablement à changer de position pour mieux le percevoir, l’imaginer ou le créer. Etrangement, il en est de même pour le passé. L’écrivain irlandais Rob Doyle confiait dans le magazine irlandais « Eirways » sa difficulté à écrire sur sa ville natale, Dublin. Il n’y est parvenu qu’avec l’exil. Il lui fallait créer le manque, l’éloignement. Dézoomer son regard. Trop présente dans sa vie, il n’arrivait pas à rêver Dublin. Cette ville lui paraissait terriblement ennuyeuse. Rien à en dire. En revanche, une fois installé à Londres, Dublin pouvait alors enfin éclore, (re)naître sous la plume de son stylo en un mélange confus de souvenirs et de fantasmes. Une création au vrai sens du terme, l’essence même du travail d’écriture. Jamais une copie exacte du réel mais un foisonnement d’impressions, de bouts de mémoire noués les uns aux autres le long d’une corde en papier. Une recomposition. Une mosaïque cubiste. Il n’est pas étonnant que l’écrivain danois Jørn Riel ait bien pris soin d’appeler ses œuvres inspirées de son histoire personnelle des « racontars » c’est-à-dire des arrangements avec la réalité et non pas des romans autobiographiques. Il ne ment pas mais qu’est-ce que la réalité une fois celle-ci passée au travers du tamis de l’écriture ?

Ainsi, ce simple changement de siège dans l’avion, ce pas de côté préfigurait une excellente préparation pour assister à un symposium dédié au futur de la cuisine.

Aéroport de Dublin. Me voilà enfin sur le sol irlandais. Le groupe scolaire poursuit son chemin et moi je pars à la recherche de mon bus. Je monte à bord du car. Premiers contacts avec l’accent irlandais. Un délice. La cerise sur mon gâteau. Le poste de radio diffuse en direct le match de rugby Irlande/Argentine. L’Irlande est en mauvaise posture. Mais pas dans mon cœur. Le véhicule marque un seul très court arrêt dans la ville de Dublin. Parmi le flot de nouveaux passagers, je reconnais deux visages qui me sont familiers. Le pêcheur d’oursin Roderick Sloan (intervenant du symposium) et son épouse. Qui a dit que la ville de Dublin était ennuyeuse ? Le bus redémarre. Au travers de la vitre, je prends quelques clichés de la capitale. Je salue mentalement les monuments phares de la ville photographiés jadis par ce cher John Hinde. Puis la campagne irlandaise défile sous mes yeux : paisibles troupeaux de moutons, ravissantes vaches à la robe terre de sienne, murets de pierre se faufilant gaiement au sein de ces paysages bucoliques, herbes d’un magnifique vert émeraude…
L’automne enveloppe notre route de ses arbres rouges et or flamboyants. Tel un lion dans un cirque, notre véhicule s’engouffre dans cet incroyable cercle de feu….

Galway. Nous approchons de notre destination finale. L’Irlande a perdu face à l’Argentine. Le bus se gare. Tout le monde descend. Deux charmantes personnes attendent à la gare routière avec un panneau « Food on the Edge ». Je suis étonnée d’un tel accueil. Hésitante, je m’approche et demande si celui-ci est réservé uniquement aux Chefs. Je ne vois pas de Chef autour de moi et Roderick Sloan semble avoir disparu. Un homme grand, bien habillé avec un élégant pantalon à carreau se dirige aussi vers le panneau. Il doit travailler pour Fool Magazine… Je n’ai en réalité pas reconnu le Chef étoilé polonais Wojciech Modest Amaro, je ne comprendrai ma bévue que le deuxième jour lors de son intervention sur scène ! Cet accueil lui est évidemment réservé et Lisa de Food on the Edge n’a pas voulu me froisser. Elle fait comme si de rien n’était et nous arpentons les rues de Galway. Son mari me parle de son amour pour la ville, un véritable coup de foudre.

Wojciech Modest Amaro est escorté vers son hôtel. Lisa a promis de me montrer où se situait le mien. J’apprécie sa gentillesse. Je lui demande ses bonnes adresses pour le dîner qui approche, elle me livre une anecdote croustillante sur un restaurant japonais, devant lequel nous venons de passer, tenu à l’origine par un couple. Les deux amoureux n’ont pas résisté et ont fini par divorcer. L’amour de la cuisine, lui, n’est pas mort. L’ex-épouse a monté un restaurant asiatique juste à côté ! Un style très différent souligne Lisa. Je rétorque, je comprends pourquoi ils ont divorcé ! Il y a une vraie histoire avec ces deux personnages…

Ard Bia, Galway. Le soir est tombé sur la ville de Galway. Ma valise à peine posée dans la chambre d’hôtel, je sais déjà où je vais dîner. Je cherchais avant tout un restaurant proposant une cuisine locale. Lisa m’avait indiqué « Ard Bia » à la gastronomie irlandaise et aux influences Moyen-Orientales. Vendu ! Il n’en fallait pas plus à mes yeux pour s’illuminer et à ma curiosité pour s’éveiller. Je traverse la nuit noire à la recherche de ce phare culinaire. Il se trouve sur Long Walk au niveau de Spanish Arch. Incroyable hasard. Avant de m’envoler pour l’Irlande, j’avais eu l’idée d’emporter avec moi dans la galerie de mon téléphone, deux photos de cartes postales prises à Galway par John Hinde issues de ma collection. L’une représente le Salmon Weir Bridge et l’autre le Spanish Arch.

The Spanish Arch, Galway City, Irlande - Carte postale - Photographie par John Hinde

The Spanish Arch, Galway City, Irlande – Carte postale – Photographie par John Hinde

Me voilà au confluent de mon passé et de mon présent. Spanish Arch, ce bout d’Irlande, ce monument symbolisant malgré lui ce rendez-vous manqué avec ce pays, avec l’écriture et maintenant la revanche sur celui-ci. Je suis désormais devant lui. Je suis en Irlande. Je suis à Galway. Je suis venue écrire. La carte postale est dans ma poche. Cette énergie que je sentais depuis la France est enfin localisée. La ville est décidément riche en histoires. Et la soirée ne fait que commencer.

La décoration du restaurant est chaleureuse. On s’y sent tout de suite chez soi.

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Ce lieu a une âme. Les objets semblent nous parler. Simplicité et générosité. Des bougies sont posées de-ci de-là. Je suis seule et n’ai pas réservé. Pas de problème. Le serveur me propose ce qui est pour moi la meilleure table de tout le restaurant, juste en face du passe-plat. Le jeune homme me précise que je peux choisir ma vue : sur la salle ou sur la cuisine. C’est à ma convenance. Un immense sourire naît sur mon visage. Je ne sais pas pourquoi à ce moment-là aucun son ne sort de ma bouche. C’est le corps qui veut parler. Comme une évidence mes bras s’élèvent dans les airs et désignent les deux silhouettes qui s’agitent devant les fourneaux. Le serveur répond en souriant « ce sera donc la cuisine » et m’apporte la carte, les couverts, des morceaux de pain encore chauds et du beurre.

Vue sur le passe-plat, restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Vue sur le passe-plat, restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Le repas n’a pas encore débuté et je suis déjà si heureuse. Je regarde tout autour de moi, scrute tous les détails : les assiettes accrochées au mur, les fleurs dans les vases, l’agencement du carrelage coloré au sol, la matière surprenante de la serviette bleue (denim).

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tout est spectacle. Les motifs de mon assiette et de la coupelle en céramique posées sur ma table m’intriguent. Quel est ce style ? De quel pays peuvent-ils bien provenir ? Est-ce irlandais ? Ou oriental ? Je soulève la vaisselle. Ils viennent de Pologne ! Décidément, ce pays a décidé de jouer avec moi, de me taquiner aujourd’hui.

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Il est temps de passer commande. Je choisis une limande-sole de la côte Ouest (j’ai l’impression d’avoir pris parti pour un style de rap américain : East Coast versus West Coast) avec palourdes, fenouil, bouillon safrané et mini pommes de terre.

Limande sole de la Côte Ouest, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Limande sole de la Côte Ouest, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les palourdes sont délicatement disposées entre les filets de sole, cachées et maintenues au chaud comme des oisillons bien à l’abri au fond de leur nid. Le goût du plat est léger, élégant et subtil. Un régal. En accompagnement, la partition de Glenn Gould, euh non, la salade de Stephen Gould, le maraîcher auprès de qui Ard Bia s’approvisionne. Les arômes de Stephen sont aussi savoureux que les notes de Glenn. Les tomates sont intensément juteuses, les radis épicés et les feuilles croquantes.

Les légumes de Stephen Gould, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les légumes de Stephen Gould, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je n’ai pas encore choisi mon dessert et quelque chose d’inattendu va bouleverser ma soirée. Je remarque subitement que la table dispose d’un tiroir. La curiosité, la chance, le sort, appelez cela comme vous voudrez me pousse à ouvrir ce tiroir. Je ne sais pas ce qui me passe par la tête, un coup de tête justement. Et là…. Je découvre avec émerveillement une malle aux trésors. Les clients qui m’ont précédée à cette même place ont laissé des traces de leur passage par des dessins, des mots manuscrits. Il y en a de toutes sortes et ils sont profondément émouvants.

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Message issu du tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Message issu du tiroir magique, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je les parcours tous sans exception. Je ne sais pas si le serveur l’a fait exprès mais il ne viendra pas m’apporter la carte des desserts ni m’importuner par une quelconque intervention pendant cette exploration dont l’émotion me prend à la gorge. Ne cherchez pas plus loin la définition de la cuisine. Ces fragments d’histoires personnelles racontent la quintessence de cet art. La nourriture dépasse largement le fait de s’alimenter pour survivre, elle nourrit aussi notre âme et nous l’associons aux moments les plus forts de nos vies. Combien de mots écrits et déposés dans ce tiroir magique décrivent cela : on est venu dîner à Ard Bia pour célébrer un anniversaire important, fêter des retrouvailles, accomplir un rêve, symboliser des instants porteurs d’espoir (comme ce couple américain partis sur les traces de ses ancêtres…) Je suis fascinée par l’expression singulière de tous ces bonheurs. Il y a de la joie, de la créativité dans ces notes. Je me sens comme une archéologue découvrant un joyau par le plus grand des hasards. Dans mes mains défilent tous ces bouts de papiers que je dévore littéralement des yeux. Mes frères et sœurs gastronomes qui ont vécu des sentiments si forts à cette même table, ces chers convives du passé, ont décidé de les partager de la plus traditionnelle des façons. Nous sommes ultra connectés aujourd’hui mais rien n’est plus touchant qu’un mot écrit à la main, caché dans un tiroir, laissé par un inconnu qui souhaite partager avec vous son bonheur, son amour de la vie, son plaisir de manger et de se régaler ici même ! Vous êtes son double le temps d’une soirée, assis à sa table dégustant les (mêmes ?) délicieux mets préparés par les cuisiniers. L’amour que les fournisseurs, les Chefs et les serveurs mettent dans les plats à Ard Bia déborde, déteint sur ses invités. Ils le lui rendent bien en créant à leur tour un feu d’artifices de beauté et de générosité. Je referme ce tiroir non sans avoir ajouté un petit mot à l’attention de ceux qui me succèderont.

Je suis enfin prête pour le dessert. Je m’enquiers de l’origine du vin choisi pour l’accompagner. Son nom, Cadillac, m’embarque dans une rêverie… Je visualise une Cadillac faisant un démarrage nerveux. De la poussière sableuse s’échappe du sol et virevolte dans les airs… Elle fonce sur une de ses routes américaines désertiques tout droit issue du film Bagdad Café de Percy Adlon. J’entends le vrombissement de la voiture, sens la chaleur écrasante du soleil transpercer la carrosserie. Mon attention se focalise maintenant sur les passagers. Des cheveux flottent au vent. Les visages se précisent. Changement de réalisateur, bienvenue Ridley Scott ! Je reconnais les sourires de Thelma et Louise. La Cadillac se transforme en Ford Thunderbird… Les explications du serveur viennent interrompre soudainement mes divagations et ce tournage américano-irlandais. Cadillac est en fait une commune du Sud-Ouest de la France, le vin vient de là ou plus précisément des vingt-deux communes tout autour. Le serveur au look décontracté (tatouages, casquette vissée à l’envers, jolie moustache) me parle de ce vin avec passion. Je ne suis pas une grande amoureuse des vins liquoreux, en général je les évite. Mais ce nom et ces explications me donnent envie de le tester. Et je n’ai aucun regret, je suis conquise.

Je regarde le passe-plat. Une jeune femme vient d’y placer le dessert qu’elle vient d’exécuter. Je devine qu’il s’agit de ma commande. Bingo ! Ces fruits chauds d’automne sont bien pour moi.

Les fruits chauds d'automne, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Les fruits chauds d’automne, Restaurant Ard Bia, Galway © Food is a story

Je suis impatiente de goûter mais ne peux m’empêcher d’humer encore et encore ce dessert posé maintenant devant moi. Aaaah…. Fantastique ! Je plonge mon visage juste au-dessus de la coupelle pour tenter de capter au maximum les divins parfums qui s’en échappent comme des Génies s’extirpant de leurs lampes. Allez encore une fois, une toute dernière ! Mes poumons se laissent remplir par ces délices aromatiques. Mes papilles sont toutes excitées. Par quoi commencer ? Je plonge ma cuillère à soupe dans le mascarpone et la prune chaude…. Mmmmm…. A la deuxième cuillère, je n’oublie pas d’y ajouter une mûre cette fois ci. Ses drupelets éclatent dans ma bouche. Leur jus sucré et légèrement acide se mêle au moelleux sucré de la prune chaude et à la douceur réconfortante du mascarpone. La peau de ces prunes est tellement duveteuse que je ne peux m’empêcher de penser à un abricot quand je les déguste. Ou est-ce à cause du Cadillac et de ses notes abricotées ? Mmmmmm… Exquis. Maintenant, place au biscuit à la lavande. Si j’ai choisi ce dessert c’est pour elle, la lavande. « Biscuit à la lavande » comme un code secret sur ce menu. Celui que je voulais décrypter. Je souhaitais savoir comment il serait présenté, comment la lavande serait intégrée, quel goût il aurait… J’avance mes doigts au-dessus de ces deux ailes posées dans ma coupelle. Et d’un mouvement délicat et précis, j’en saisis l’extrémité. Mes doigts se sont refermés sur la proie. Sec mouvement oblique. Crac. Une partie du biscuit repose maintenant dans ma main. J’examine les graines de lavande encapsulées à l’intérieur de celui-ci tel un Hibernatus cryogénisé en plein cœur de l’été. Je porte le biscuit à ma bouche. Il est recouvert de caramel. Les graines de lavandes sont les haltes rafraîchissantes, rayonnantes de ce parchemin gastronomique. Une touche estivale au beau milieu de l’automne. Un soleil fragmenté, éparpillé tout au long du biscuit comme les petits morceaux de pain laissés par le Petit Poucet. Dans les deux cas, il ne restera aucune trace, aucun chemin balisé. La vie est aventure. Pas de maîtrise ni d’amarrage possible, juste un flot continu qui nous emporte. Alors pour affronter le futur, si nous chaussions plutôt les Bottes de sept Lieues ? Les Bottes du Rêve. Pas sûr que les intervenants du symposium soient venus par avion finalement….

Avant de quitter ce lieu magique, je me dirige vers le passe-plat et tiens à remercier chaleureusement les deux cuisiniers pour ce dîner puis je m’adresse plus particulièrement à la jeune femme qui a réalisé le dessert : il était tout simplement incroyable ! Merci. Merci. Elle me répond « c’était ʺles fruits d’automneʺ, c’est ça ? » et affiche un joli sourire.

Je repars d’Ard Bia le cœur léger et l’âme en fête. Décidément Spanish Arch possède une énergie bien particulière. Je m’endors en pensant aux deux magnifiques journées qui m’attendent. Plus que quelques heures avant le début du symposium.

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Auteur : Food is a story

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