Plongée au cœur de la matière avec Patrick Roger

Patrick Roger : chocolatier-sculpteur ou sculpteur-chocolatier ? Peu importe l’ordre de présentation. Aucune identité ne prime sur l’autre. Il est tout à la fois avec la même intensité. Avec lui il n’y a pas d’ordre, pas de règles préétablies. Ses créations émergent d’une impulsion, d’un instinct aiguisé, animal quelle que soit sa discipline.

Il n’est alors pas étonnant, en franchissant la porte de la galerie d’art Nikki Diana Marquardt où il expose ses sculptures jusqu’au 3 janvier 2016, de tomber nez à nez avec une troupe de lionnes en plein festin. L’animalité à son paroxysme.

Lionnes, 2014, Bronze, Fonderie Strassacker, Collection privée , Sceaux © Food is a story

Lionnes -sculptures de Patrick Roger- 2014 – Bronze – Fonderie Strassacker – Collection privée -Sceaux © Food is a story

Lionnes - sculptures de Patrick Roger - 2014 - Fonderie Strassacker - Collection privée - Sceaux © Food is a story

Lionnes – sculptures de Patrick Roger – 2014 – Fonderie Strassacker – Collection privée – Sceaux © Food is a story

Lionnes

Lionnes – sculptures de Patrick Roger – 2014 – Fonderie Strassacker – Collection privée – Sceaux © Food is a story

Le sang a coulé… les palettes en bois sur lesquelles la scène repose transmettent une sensation de chaleur, leur couleur ocre rappelle la terre africaine. Pour nous emmener dans son univers, Patrick Roger utilise ici une porte d’entrée familière : la texture du bois. Vous n’avez peut-être jamais posé vos pieds en Afrique ni n’avez approché les reines de la savane de près, en revanche vous avez certainement un jour, au cours de votre vie, eu l’occasion de toucher une planche en bois. Cette expérience sensorielle sert ici de passerelle. Le spectateur jusqu’alors passif entre de plain-pied dans l’action par le biais du souvenir, du connu. Seuls nos yeux balayaient du regard cette scène. Désormais une curieuse sensation se dessine au creux de nos mains. Un plein remplit le vide. Remémoration. La matière n’est plus uniquement devant nous, elle vient à nous et nous effleure virtuellement. Comme un chien qui viendrait lover sa tête sous notre paume pour quémander une caresse. Illusion tactile. Notre main glisse mentalement sur la matière soyeuse. De cette rencontre, nous retenons chaleur et douceur. Les nœuds passent sous nos doigts… Ce fer à repasser d’un nouveau genre poursuit sa route avec assurance. La remémoration devient maintenant plus douloureuse. Le bois se fait plus rugueux, plus abrupt. Cric-crac. Le bois n’est plus aussi lissé. Il se détache par endroits en de fins éclats qui se plantent avec gourmandise et avidité dans nos doigts délicats. Est-il carnivore comme les lions? Le duo souvenir-sensation bien que des plus vivaces se retire alors comme une vague. Une empreinte à peine déposée, esquissée et aussitôt disparue, partie dans les écumes, aspirée à nouveau par les tréfonds de la mémoire. La sensation s’est échappée fugacement tel un nuage. Il en est de même pour le sujet au centre de la scène, l’animal dévoré est passé de vie à trépas en un instant. Il ne reste plus rien de lui si ce n’est cette carcasse. La vie aussi fragile et friable que les pétales d’un coquelicot est magnifiée par la représentation sculpturale de cette présence-absence. Le vide pour dire le plein, donner à voir la mort pour mieux percevoir la vie.

Les lionnes se régalent. Elles sont nombreuses, en cercle, attroupées autour de l’imposante carcasse. De ce festin, il ne reste que les os encore debout comme un trophée… Les carnassières font claquer leurs mâchoires. La scène est puissante à l’image de ces corps musculeux. Le festin se fait sonore. Nouvelle illusion. Impression de tout entendre : les lapements, le souffle des félins, les os qui se brisent, les poils qui s’imbibent de sang, la chair juteuse… L’imagination et la réalité se superposent. Patrick Roger est un habile projectionniste. Sa sculpture devient vivante. Les lionnes ont pourtant les gueules vides mais nul besoin de sculpter davantage de détails. L’artiste a façonné l’essentiel pour créer une dynamique en nous. Notre esprit sollicité entre en mouvement, il efface le vide, comble les interstices, ajoute sons, odeurs, impressions tactiles. Nous sculptons aussi à notre façon. Tous les sens sont convoqués. Le talent de Patrick Roger réside dans cette capacité à donner le « la », la note de l’émotion. Un ton en dessous et rien ne se passe, un ton au-dessus et la symphonie sonne faux. Les attitudes finement restituées créent l’illusion. Ces mâchoires vides ne le sont pas, ne le sont plus. Les morceaux de chair ensanglantées dansent au coin des babines avant d’être goulûment englouties. Nous ne sommes plus à Paris mais en plein cœur de la savane. Les os craquent. La chair voltige. On sent la tiédeur de la viande et ce goût métallique du sang dans la bouche. Incroyable ! Patrick Roger ne pouvait pas choisir un meilleur titre à son livre : « la sculpture a du goût ». Celui-ci fait bien évidemment référence à sa double identité (chocolatier et sculpteur) et retrace ses 15 années de créations sculpturales. Je comprends mieux pourquoi il est difficile de donner un ordre quand on veut nommer la profession de Patrick Roger. C’est une voie sans issue. Chocolatier-sculpteur ou sculpteur-chocolatier ? Cette dualité est au cœur de son identité. Impossible de les dissocier sans fissurer l’ensemble. De ces deux images, quelle est celle qui se reflète dans le miroir et celle qui s’y mire ? On ne s’étonnera donc pas que l’artiste ait également un prénom en guise de nom. Par nature, il est double.

Portrait de Patrick Roger - (version métal) © Michel Labelle

Portrait de Patrick Roger – (version métal) © Michel Labelle

Il se dérobe à toute velléité de classement. Il brouille les pistes tout en ayant une signature des plus personnelles. N’est-ce pas un comble pour un sculpteur que de de susciter une perception gustative ? Pas pour Patrick Roger. Il fait monter le goût à la bouche comme il fait monter l’eau à la bouche avec ses chocolats. Et ce qui est encore plus troublant est de retrouver ses qualités de sculpteur lorsque vous dégustez un de ses chocolats pralinés si justement nommé « instinct ».

Les Instincts de Patrick Roger © Food is a story

Les Instincts de Patrick Roger © Food is a story

Avec Patrick Roger il y a toujours ce sens de la tridimensionnalité. Croquer dans ce praliné, c’est être immergé dans un univers, un paysage. Sensation exquise de plonger au cœur du produit…. Oui je rentre dans le chocolat. Mes dents s’enfoncent au travers de la première surface croustillante constituée de chocolats et de très fins éclats de noisettes… Comme on briserait un lac gelé et puis…. La plongée ou la chute vertigineuse vers les abysses. C’est une expérience étonnante, unique. Cela m’évoque le travail du Chef Gérald Passédat qui, au travers de ses plats, reconstitue les différents paliers de décompression en plongée sous-marine en travaillant des poissons issus de différentes profondeurs avec des couleurs de bouillons précis… Chaque bouchée de cet « instinct » (on y revient) me fait cet effet. Je suis dans le chocolat. Je plonge en lui. La descente est à la fois rapide et profondément intense. Délicieusement savoureuse. L’instant semble trop court. Une fois les profondeurs atteintes, je suis déjà de retour à la surface. Vite un deuxième praliné… Je veux rejoindre les profondeurs une nouvelle fois. Puis une troisième, une quatrième…

Comment Patrick Roger arrive à un tel exploit ? Je n’en ai aucune idée mais c’est le secret d’un grand Artiste. Il épouse la matière qu’elle soit métal ou chocolat et nous permet de le suivre dans cette exploration… Fascinant.

Quelques photos de l’exposition et de la boutique éphémère

Patrick Roger devant ses œuvres à la Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Patrick Roger devant ses œuvres à la Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Gerard 4 et Claude (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Gerard 4 et Claude (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

69 n°1 (aluminium) de Patrick Roger © Food is a story

69 n°1 (aluminium) de Patrick Roger © Food is a story

Sagrada Familia (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Sagrada Familia (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Abnégation (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Abnégation (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Tout œuf poli-miroir (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Tout œuf poli-miroir (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Homard (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Homard (argent) de Patrick Roger © Food is a story

Stefano (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Stefano (bronze) de Patrick Roger © Food is a story

Raie manta sculptée par Patrick Roger © Food is a story

Raie manta sculptée par Patrick Roger © Food is a story

Les chocolats de Noël à la boutique éphémère de Patrick Roger, Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Les chocolats de Noël à la boutique éphémère de Patrick Roger, Galerie Nikki Diana Marquardt © Food is a story

Daisuké Yamanouchi, responsable artistique chez Patrick Roger © Food is a story

Les chocolats de Patrick Roger notamment ses célèbres demi-sphères © Food is a story

Les chocolats de Patrick Roger notamment ses célèbres demi-sphères © Food is a story

Auteur : Food is a story

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *